Marie Pellé
1er mai 1881 – 20 mars 1921
Marie Pellé, en religion Sœur Marie Berchmans, naquit à Plouguin, en Bretagne, le 1er mai 1881. Ses parents, d’honnêtes cultivateurs, étaient foncièrement chrétiens. Ses premières années se passèrent dans la vie calme et austère de nos campagnes bretonnes. La solitude des champs, le grand océan tout proche avec ses rochers gris constamment battus par les flots, spectacle d’une inoubliable et sauvage beauté, eurent les premières impressions de son âme d’enfant.
Elle n’eut guère de contact avec ce que l’on peut appeler le monde. Son horizon était le foyer familial. Elle avait environ huit ans lorsqu’elle perdit sa mère. Son père ne tarda pas à se remarier. Le caractère de sa belle-mère était plutôt rude; Marie, naturellement timide, devint craintive.
Elle avait à la communauté de l’Oratoire de Brest deux cousines : sœur Scolastique et sœur Agnès de Jésus. Celles-ci l’invitèrent à assister à une Prise d’Habit qui devait avoir lieu le 7 juin 1897. Marie se rendit à l’invitation qui lui était faite, se sentit attirée à la vie religieuse, demanda son admission et entra en effet d l’Oratoire, le 18 octobre de cette même année. Elle fit six mois de postulat à la Maison de Brest, puis elle fut envoyée à la Maison de Lanroze pour s’occuper du blanchissage.
Très modeste dans son costume breton, quasi religieux, tenant habituellement les yeux baissés, répondant simplement par quelques paroles, souvent même par un sourire, aux questions qu’on lui posait. Très obéissante et très attentive aux observations de ses Supérieures, travaillant sans perdre un moment, elle était vraiment une postulante accomplie. Elle avait alors seize ans. Étant donné son âge, elle ne fut admise à la Prise d’Habit que le 1er mars 1900.
La cérémonie de vêture eut lieu dans la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes à Lanroze. Notre chère petite sœur était rayonnante. Elle ne parlait pas beaucoup, selon son habitude, mais on la sentait si donnée, si unie à Jésus. Cependant, ce n’était qu’à Béthanie que son âme devait s’épanouir complètement. Le 2 février 1912, sœur Marie Bechmans vint, sur la demande de notre vénéré Père, rejoindre à Paris, le premier groupe parti de Brest.
Oh! Qu’elle l’a aimé son Béthanie ! Cette vie de silence, de prière, d’adoration, d’union à Jésus, répondait si bien à toutes les aspirations de son âme. Sœur Marie Berchmans se sentit tout de suite dans son élément. Dans cette âme, simple et droite, la vérité ne trouvait pas d’obstacles. Elle avait foi en ses Supérieures, elle voyait Jésus en elles : aussi, l’obéissance lui était pour ainsi dire naturelle. Je dirai plus, elle avait un culte pour ses Supérieures. Tout ce que notre vénéré Père ou notre chère « Petite Mère » disaient était sacré pour elle.
Quand notre chère petite sœur se sentit profondément atteinte pat la maladie, elle était dans la force de l’âge, 39 ans. Le sacrifice lui parut dur : quitter notre vénéré Père, notre chère Petite Mère, ses Sœurs, son Béthanie qu’elle aimait tant… Un jour, notre chère « Petite Mère » la trouva tout en larmes au repassage. Après s’être informée de sa peine, elle lui dit :
Si Jésus vous demande le sacrifice de votre vie, vous ne pouvez pas le lui refuser. Allez à la chapelle, mettez votre manteau blanc et restez aux pieds de Jésus jusqu’à ce que vous ayez fait votre sacrifice, puis vous reviendrez me trouver.
En effet, depuis ce moment elle ne manifesta plus aucune peine. Nous pouvons dire que notre chère Sœur est morte en souriant. Quelques jours avant sa mort, comme je lui demandais de ses nouvelles, elle me répondit en riant : « Je vais comme une mourante. »
La maladie dont elle souffrait se complique d’une insuffisance du cœur, ce qui précipita le dénouement. En somme, notre chère petite Sœur fut très peu de temps alitée. Le dimanche des Rameaux, 20 mars 1921, le mal ayant fait de rapides progrès, dans la nuit on jugea plus prudent de lui faire recevoir l’Extrême-Onction. Un Vicaire de Saint-François de Sales, notre paroisse, vint l’administrer. Il fut frappé de son attitude et, en sortant il nous dit « Quelle pureté dans le regard ». Il répéta deux fois sa réflexion en s’arrêtant sur les mots. Avec l’obéissance, c’était bien là la vertu qui caractérisait notre chère petite Sœur. Notre Père disait d’elle : « C’est un ange ».
Jésus demanda à Sœur Marie Berchmans un dernier et bien grand sacrifice qu’elle fit bien généreusement. Notre chère petite Mère retenue au lit par la maladie qui devait nous la ravir deux mois plus tard, ne put l’assister à ses derniers moments. Notre bon Père Fondateur était à Rome, mais avant de partir il l’avait confessée. Quand on lui demanda si elle voulait se confesser une dernière fois, elle répondit simplement « Non, ce n’est pas la peine, j’ai tout dit au Père ».
Notre chère petite Sœur reçut une dernière fois son Jésus avec toute sa connaissance. Jésus vint la chercher à l’Angelus de midi en ce même dimanche des Rameaux. C’était le 20 mars 1921. Elle avait près de quarante ans. Après sa mort, elle avait sur les lèvres un sourire angélique.
Marie Ribault surnommée « La Petite Mère »
2 juin 1878 – 22 mai 1921
Notre chère « Petite Mère » naquit à Lesneven en Bretagne, le 2 juin 1878. A l’âge de 22 ans, elle entre à l’Oratoire de Saint-Philippe-de-Néri, à Brest, où elle fit profession le 3 juin 1902. La Communauté ayant dû se séculariser par suite des lois persécutrices (Combes), elle continue néanmoins de vivre sous le régime d’une certaine vie commune et dans l’exercice d’œuvres de charité au service des malades. La « Petite Mère » était garde-malade diplômée de la Croix-Rouge.

Sr Marie de Sainte-Anne
1878 – 1921
Neuf ans plus tard, des circonstances providentielles la mirent en relation avec notre vénéré Père Fondateur qui, voyant en elle une âme prédestinée, lui confia la direction de la Maison-Mère, à Paris, le 6 août 1911. Elle s’acquitte jusqu’à sa mort de cette mission avec zèle et dévouement, mais aussi avec cet esprit d’amour crucifié qui porte à I’héroïsme quand il s’agit de faire la volonté de Jésus, de L’aimer et de Le glorifier. Voici ce qu’écrit d’elle, quelques jours après sa mort, notre bien-aimé Père Fondateur :
« Jésus! Jésus seul! C’est la première parole que je tiens à vous adresser aujourd’hui, dans la grande douleur qui étreint mon cœur, car c’est la dernière qu’ait prononcée sur la terre celle qui vient de s’envoler au ciel. Jésus est venu cueillir son lys virginal et s’unir à jamais sa vierge sacerdotale, l’épouse privilégiée de son cœur. Notre chère « Petite Mère » nous a quittés le 22 mai, en la belle fête de la Très Sainte Trinité qu’elle aimait tant, d l’heure de l’Angélus de midi, entourée de toutes ses enfants de Béthanie de Paris, sans une minute d’agonie, conservant jusqu’à la fin sa connaissance, et s’éteignant dans un doux sommeil qui sembla plutôt un repos dans la vie qu’une entrée dans la mort.
« Il est impossible de rêver une mort plus douce, un départ plus paisible, un sommeil plus vivant. La mort passe sur elle comme une brise légère qui ne fit qu’effleurer sa victime. Son dernier soupir, à peine perceptible, nous laisse l’impression d’un embrasement divin. C’était l’union immortelle avec l’Époux des vierges qui, dans un doux baiser, ravissait sa bien-aimée à son éternel amour. Depuis une heure, le Nom de Jésus résonnait autour de sa couche funèbre. Ses enfants, au milieu de leurs larmes et, dominant leur douleur chantaient des cantiques sur Jésus et son amour, ceux qu’elle aimait tant elle-même à chanter dans leur chapelle solitaire; pendant que baissé sur elle et lui tenant la main qui étreignait son crucifix, je ne cessais de lui redire Jésus… Jésus… Jésus… […] Je reste sous l’impression profonde qu’elle est morte dans un acte d’amour parfait commencé le matin et, qu’elle n’avait d’ailleurs cessé de renouveler depuis la veille au soir, lorsqu’après sa confession qui précéda l’Extrême-Onction, elle m’avait demandé de lui faire un acte d’amour parfait. Lorsque je lui dis qu’il nous fallait aimer Jésus du même amour dont Il s’aime Lui-même, cette pensée la ravit. Lorsque je la lui rappelais dans la suite, son cœur était visiblement ému. Aussi ne puis-je caractériser sa mort qu’en disant qu’elle fût un sommeil d’amour.
« Ô mes bien-aimés frères et sœurs, nous tous qui avons connu, admiré et aimé notre « Petite Mère », gardons précieusement le souvenir de ses vertus et étudions-nous à marcher sur ses traces. Je n’hésite point à vous la proposer comme un modèle de perfection. Admirablement douée de qualités naturelle, elle a surtout orné son âme des vertus qui font les saints. Dévorée du désir de devenir une sainte, elle n’a négligé aucun moyen de sanctification et s’est appliquée à pratiquer les petites vertus comme les grandes. L’amour de Jésus l’a poussée à tous les sacrifices portés jusqu’à l’héroïsme. Pour répondre à la sainteté qu’elle savait être une nécessité de sa vocation, elle visait sans cesse au plus parfait. En vérité, si l’on jette un coup d’œil sur sa vie, on se demande quelle vertu lui manquait. Je puis le dire maintenant, et ce m’est une bien douce consolation, j’étais dans l’admiration de cette âme. Et, tout remarquables que fussent en elle la sagesse, le jugement dans son gouvernement, ses vertus surnaturelles, quoique voilées par sa modestie, son humilité et la grande simplicité qu’elle apportait en toutes choses, devaient ravir le cœur de son Bien-Aimé. Le surnaturel était l’atmosphère dans laquelle se mouvait son âme. Elle ne voyait que Jésus et ne vivait que pour Lui. Elle Le trouvait dans l’Œuvre de la Fraternité Sacerdotale et dans celle de Béthanie. Et, elle s’était offerte en victime pour ces deux Œuvres qui avaient pris toute la place dans son cœur.
« Possédant à un rare degré l’esprit du Fondateur, elle avait une intelligence remarquable des Œuvres qu’il avait fondées. Tout, en elle comme en lui, partait du même principe et aboutissait à la même fin : Jésus. Nos âmes étaient vraiment fondues en Jésus. Nous nous comprenions d’instinct, et sans même nous communiquer nos pensées, nous constations à tout instant que nos vues, nos sentiments, nos jugements et jusqu’à nos moindres impressions étaient identiques. Que de fois j’en ai été frappé et l’ai exprimé à quelques-uns d’entre nous!
« Cela ne I’empêchait pas d’être animée d’un admirable esprit de dépendance et de soumission. Elle poussait jusqu’à la délicatesse la plus grande, l’obéissance aux moindres désirs de son Supérieur, en qui elle ne voyait que Jésus. Cette enfant de prédilection avait reçu une grâce particulière de vocation, qui en fit pour moi une précieuse collaboratrice, et pour tous, Pères et Sœurs, une conseillère éclairée et une véritable Mère. Quelle confiance elle inspirait à tous!!! Quelle lucidité dans ses paroles! Quelle lumière elle versait dans les esprits! Quelle paix elle laissait dans les cœurs! Elle rayonnait Jésus! Pour Le donner ainsi, comme elle devait en être pénétrée!« Ce Jésus qui était le tout de sa vie, était sa force dans les longues épreuves qu’elle endura dans les derniers mois et qui devinrent presqu’intolérables dans les douze derniers jours. Ses infirmières ont déclaré qu’elle devait souffrir un véritable martyre de presque de tous les instants; et cela sans laisser jamais entendre la moindre plainte et sans cesser de sourire à tous ceux qui l’approchaient. L’avant-veille de sa mort, elle offrit tout spécialement ses souffrances pour la Fraternité Sacerdotale, et la veille pour Béthanie. La dernière journée fut une offrande de doux abandon que consomme une immolation d’amour. La victime avait tout donné, jusqu’à la dernière goutte de son sang. Il ne lui restait plus qu’à mourir pour vivre éternellement en Jésus, son unique Bien-Aimé.
« Nous pouvons tous dire, les larmes aux yeux, que nous avons beaucoup perdu et que le vide qu’elle laisse est à jamais irréparable. « Manus Domini tetigit nos ». Mais cette main du Seigneur qui nous a frappés est quand même une main d’amour. Notre Petite Mère est en Jésus et nous la retrouverons au Ciel. »

Elle mourut le 22 mai 1921, à l’âge de 43 ans.
Jeanne Vanier
2 février 1914 – 30 novembre 1946
À Sainte-Rose de Laval, dans une de ces paroisses si profondément chrétiennes du Canada français, naissait le 2 février 1914, dans la famille Vanier, une enfant que le Ciel devait combler de ses grâces de choix, et venir trop tôt ravir à la terre. Elle reçut au baptême les noms de Marie, Marguerite, Jeanne. A l’ombre du clocher paroissial, elle vécut les jours heureux de son enfance, goûtant les douceurs de l’affection familiale et puisant dans cet excellent foyer, le goût de la piété et le sens des vérités éternelles. De sérieuses années d’études vinrent compléter cette formation qui la préparait aux sublimes destinées qui l’attendaient. Jésus, dans son amour, se l’était choisie pour Lui seul, pour s’en faire une hostie d’amour et d’immolation en faveur de ses Prêtres bien-aimés.

Sr Jeanne d’Arc de Jésus
1914 – 1946
Elle sentit bientôt au fond de son cœur, un appel doux et fort à la fois, une voix tendre et irrésistible qui lui parlait sans bruit de paroles, dans l’intimité de son âme, et la convoquait puissamment à la perfection évangélique. C’était la voix de Jésus. Pour Le suivre, elle quitte tout : la maison paternelle, ses parents, ses amis, et elle entre dans notre Congrégation des Oblates de Béthanie, à la Pointe-du-Lac, le 5 septembre 1935, à l’âge de 21 ans. Elle est reçue par notre vénéré Père Fondateur lui-même.
Après six mois de postulat, elle prit le Saint Habit des novices sous le nom de sœur Jeanne d’Arc de Jésus. L’année écoulée, elle fit sa Profession religieuse, temporaire, le 13 février 1937. Dès cette époque, elle fut pour ses compagnes un modèle de fidélité, d’exactitude, de charité fraternelle. La délicatesse de son obéissance faisait la consolation de ses supérieures et l’édification de tous les membres de la communauté. Adoratrice avant tout, elle prêchait d’exemple par son recueillement, son attitude à la chapelle, sa ponctualité dans l’accomplissement de ses exercices spirituels. Se dévouait-elle sans compter aux travaux du jardin, c’était d’abord en vue de faire produire de belles fleurs pour l’ornementation du trône eucharistique. Son prie-Dieu d’adoration, son dévouement et ses immolations cachées pour les Prêtres, c’étaient toute sa vie. Jésus pouvait tout lui demander, elle était sienne. Huit mois après sa Profession, elle lui offrit le double sacrifice de son pays et du berceau de son enfance religieuse : elle partit pour la Maison-Mère de Paris, le 23 octobre 1937.
Après trois ans de vœux temporaires, elle fit sa Profession perpétuelle entre les mains de notre vénéré Père Fondateur, le 21 mars 1940, au Château de La Beuvrière, en Anjou, où la communauté avait dû se réfugier à cause des hostilités de la guerre. C’était alors l’époque des dangers et des incertitudes, des longues années de privations de tout genre. Ce fut aussi pour elle l’heure de manifester cette grâce de virilité, de simplicité et d’humilité qui rendait sa compagnie si agréable et si bienfaisante autour d’elle. Ainsi, toute paisible et abandonnée entre les bras de son Divin Époux, elle coula doucement ces heures pourtant si angoissantes, alors que les engins de guerre terrifiaient le pays et que survolaient au-dessus de nos têtes ces oiseaux de feu portant la mort et la destruction partout sur leur passage.
Conduite, avec treize compagnes, dans un camp de concentration Nazi, à Besançon, elle donne à Jésus joyeusement toute cette série de sacrifices de l’exil, du froid, de la faim, etc. Elle aimait la joie et s’oubliait pour égayer ses sœurs et faire oublier un peu la dure captivité… C’est là qu’elle eût aussi le bonheur d’offrir cette preuve suprême d’appartenance totale à son Bien-Aimé, préférant la mort plutôt que de laisser déflorer tant soit peu le blanc lys de son virginal amour, ajoutant ainsi à la chaste auréole d’épouse de Jésus, celle du martyre généreusement accepté. Mais, ce n’était pas l’heure de la suprême immolation. Jésus lui demanda plutôt ce petit martyre obscur des souffrances cachées, qu’elle savait si bien dissimuler sous ses sourires, sa gaîté et ses amabilités, alors que la pâleur de son visage et 1’altération de ses traits trahissaient seules les douleurs qui l’étreignaient parfois…
Oublieuse d’elle-même et prenant à cœur tous les intérêts de la Congrégation, elle n’hésite devant aucune tâche si pénible fut-elle. C’est ainsi qu’elle se fit tour à tour menuisière, peintre, cordonnière. Habile dans les réparations de tous genres, elle rendit d’immenses services à ses sœurs. Les privations de la guerre causaient de réelles difficultés d’approvisionnement. Son zèle la rendait ingénieuse et son amour lui faisait réaliser ce que lui suggérait son esprit d’initiative. Son activité devait s’étendre aussi dans un domaine plus spirituel. Sa vie exemplaire, son attachement à la Congrégation, son esprit surnaturel firent trouver en elle les qualités requises pour la charge de Maîtresse des Novices, qu’elle exerça pendant une année, en France.
L’obéissance la rappelant au Béthanie de Pointe-du-Lac, elle quitte le couvent de Paris, le 17 novembre 1946. Mais, elle ne devait pas atteindre le but de son voyage; elle était mûre pour le Ciel. Jésus et notre vénéré Père venaient cueillir cette fleur parfumée de vertus pour l’introduire dans les célestes parvis. Depuis longtemps, elle avait cette nostalgie du ciel qui se révélait dans sa correspondance, dans ses préférences pour les cantiques qui lui en donnaient l’avant-goût. « Oh quand viendra-t-il ce beau jour » était l’un de ses refrains favoris.
Les derniers jours de sa vie, passés en mer avec une compagne, furent pour elle une adoration ininterrompue devant les merveilles de la nature, et une continuelle union d’âme à l’Auguste Victime de nos autels, par l’assistance aux nombreuses messes à bord du navire.
Plus ou moins souffrante à certains jours de la traversée, elle devint très gravement malade en arrivant au port de Montréal. Après la messe, à laquelle elle tint à assister jusqu’à la fin malgré ses souffrances, on dut la transporter d’urgence à l’hôpital. Là, une intervention chirurgicale fut jugée nécessaire dans le plus bref délai, afin de tenter de la sauver, car il s’agissait d’une occlusion intestinale. Cette nouvelle ne lui enlève rien de son calme habituel. « Écrivez pour moi à notre Mère, dit-elle à sa compagne, dites-lui que je suis bien abandonnée à toutes les volontés de Jésus. » Elle supportait, sans se plaindre, d’atroces souffrances à l’étonnement et à l’admiration des médecins qui constataient un mal très douloureux. Il était visible qu’elle était constamment unie à Jésus dans un acte d’amour, d’acquiescement à toutes ses Volontés adorables. Répondant par quelques mots entrecoupés ou par des signes de tête à toutes les pieuses aspirations qui lui étaient suggérées, elle offrit sa vie pour nos deux Congrégations, pour notre chère Mère Générale, pour tous les prêtres, pour les vocations, pour sa famille et spécialement pour son frère qui devait, quinze jours plus tard, monter pour la première fois au saint autel et pour lequel cette vierge sacerdotale s’était faite hostie avec Jésus-Victime. Sa chère famille, y compris le futur prêtre, eurent la consolation de la revoir avant de mourir. Accouru à son chevet, chacun, surtout sa bonne maman, put recevoir un bon mot et être reconnue… car son absence avait duré huit ans.
Sa figure s’illuminait au seul nom de Jésus-Prêtre et, elle devint radieuse en entendant cet acte d’amour : « Je vous aime, ô Jésus, de votre propre amour que je puise dans votre Cœur de Prêtre et que vous vous portez à Vous-même de toute éternité. » Hostie immolée, elle le fut vraiment durant ces jours de souffrances. Elle édifia tout son entourage par son obéissance à tout ce qu’on lui demandait, par son oubli d’elle-même jusqu’à se préoccuper de la fatigue que pouvaient éprouver ses infirmières, ainsi que la reconnaissance qu’elle manifestait pour les plus légers services.
Tout le temps de sa courte maladie, elle demeure unie à son Bien-Aimé, multiplie ses actes d’amour, d’abandon, soupirant après l’heureux moment qui l’unirait à son Époux pour 1’éternité. Déjà elle semblait n’être plus de la terre; et son angélique sourire, le reflet du ciel qu’il y avait dans son regard, faisaient pressentir l’approche des suavités éternelles.
Monsieur l’aumônier de I’hôpital affirma n’avoir jamais vu une âme aussi bien préparée à la mort. Pour elle, ce n’était pas la mort, c’était l’entrée dans la Vie; c’était la possession, l’union sans fin avec Jésus Souverain Prêtre Éternel qu’elle avait aimé, étudié, adoré et servi.
Jésus lui accorde le bonheur de revoir notre très Révérende Mère Générale (Cécile de Jésus) qu’elle n’avait pas vue depuis un an, et qui se rendit en hâte au chevet de cette enfant mourante, à l’hôpital de Montréal. Mais elle offrit le sacrifice de ne pas revoir le Béthanie de Pointe-du-Lac vers lequel elle se destinait, et surtout ses chères petites Sœurs, que l’affection fraternelle unit si étroitement à Béthanie.
Le samedi, 30 novembre 1946, à midi, elle rendit sa belle âme à Dieu, dans la trente-deuxième année de son âge, après avoir offert une dernière fois sa vie pour nos deux Congrégations et pour les Prêtres. Ses funérailles eurent lieu au Béthanie de Pointe-du-Lac, le mardi 3 décembre. Elles revêtirent le même cachet de sérénité et de paix qui avaient imprégné sa vie et même sa mort.
Sœur Jeanne d’Arc de Jésus est la première Oblate de Béthanie, canadienne, à s’envoler au Ciel. Elle nous laisse le souvenir impérissable de ses vertus. Après nous avoir grandement édifiées durant sa vie, sa mort fut celle d’une prédestinée. Nous y voyons un gage de son bonheur éternel dans le cortège des vierges qui accompagnent l’Agneau dans le séjour de la Gloire.
Elle fut inhumée au cimetière de la Fraternité Sacerdotale, à Pointe-du-Lac.
Marie-Louise Dorion
31 mai 1863 – 28 janvier 1948
Sœur Marie du Cénacle, Marie-Louise Dorion, naquit à Vaudreuil, district de Montréal, le 31 mai 1863. À dix ans elle perd son père, l’honorable juge Dorion qui fut enlevé subitement à l’affection des siens. A vingt ans elle entre au Postulat des religieuses de la Congrégation de Notre Dame. Sa santé fragile ne lui permet pas de suivre la règle et elle doit revenir au foyer familial où elle retrouve sa mère, deux frères et l’une de ses sœurs, Almaïs. Sa sœur ainée et sa sœur cadette sont déjà entrées chez les Religieuses du Sacré-Cœur. Quant à elle, elle se donne avec ardeur aux œuvres de miséricorde tout en gardant au fond de son âme le désir et l’espoir d’une vie religieuse. Elle participe ainsi, à Montréal, à l’implantation de l’Œuvre de Marie de la Rousselière pour le regroupement des « Incurables ». Douée d’une physionomie aimable, joyeuse et sympathique, elle réconforte tous les cœurs.

Sr Marie-du-Cénacle
1863 – 1948
« Femme de foi et de fidélité », Sœur Marie-du-Cénacle fut le Lien qui permit la survie de Béthanie.
Son attrait pour la prière d’adoration en fait une fidèle habituée de la chapelle des Pères du Très Saint-Sacrement, à Montréal. Elle s’y rend pour la messe matinale et passe de longs moments « en adoration près de l’Ostensoir ». C’est là qu’elle voit le père Marie-Eugène Prévost, s.s.s., pour la première fois. La piété de ce Père en célébrant le Saint Sacrifice de la messe, son extérieur modeste et recueilli, sa parole ardente et persuasive lors des prédications, font une forte impression sur elle. Elle ne tarde pas à bénéficier de sa direction spirituelle et apostolique. Elle devint sa toute dévouée et toute discrète collaboratrice alors qu’il élaborait son projet de fondation d’une Œuvre composée d’adorateurs et d’adoratrices du Très Saint-Sacrement pour honorer et glorifier Jésus comme Prêtre et Victime au Très Saint-Sacrement et dans ses prêtres. Comme « des vivantes hosties, les membres s’offriront au Prêtre éternel dans le Très Saint Sacrement pour la sanctification et le salut de tous les prêtres du monde. Ils se dévoueront pour eux par le travail, la prière et le sacrifice », lui dit-il La première condition est de quitter non seulement sa famille mais également son pays, l’Œuvre devant s’établir à Paris. En mai 1900, le Père écrit à Ninette : « Tu as une nouvelle petite sœur […]. Elle connaît déjà la vie religieuse, est prête à tous les sacrifices, est consacrée par vœu comme victime à Jésus depuis plusieurs années. Elle a hâte de te connaître. » Dès ce jour, elle devient le trait d’union entre le Père et les premières recrues de jeunes filles qu’il forme dans ce but. C’est à elle qu’il confiera les messages à transmettre aux intéressées et le soin de les réunir à des jours fixés. La semence est jetée en terre mais la germination sera lente. C’est alors qu’on peut admirer l’esprit de foi de notre sœur Marie-du-Cénacle : sa foi qui ne vacillera jamais.
Disponible : c’est le 11 novembre 1902, dans un geste de foi héroïque prête à l’immersion parisienne, que sa longue attente prend fin. Elle quitte sa mère de 74 ans, saintement résignée à ne plus revoir ici-bas son enfant. La traversée sur la Lorraine est calme et sans incident. Dès l’arrivée à Paris le 20 novembre, les Franciscaines Réparatrices de Jésus-Hostie leur font place au milieu d’elles pendant la recherche d’un logement. Au matin du 21 novembre, en la belle fête de la Présentation de Marie au Temple, dans la chapelle du Cénacle Marie Reine du Clergé, en présence des premiers frères de la Fraternité Sacerdotale, sœur Agnès (Ninette Prévost) prononce l’acte de consécration au nom des cinq premières Oblates du Saint-Sacrement (nom qu’elles portaient alors) : Marie Gaston, Anna Goyer, Blanche Leclair, Marie-Louise Dorion. La Congrégation, comme « Association pieuse », voit concrètement le jour. La faible plante subira de rudes assauts. S’il y eut des joies, il y eut des jours bien douloureux et de terribles tempêtes si bien que, après le départ subit de la co-fondatrice et de quelques compagnes, elle reste seule avec Blanche Leclair, qui d’ailleurs quittera plus tard à son tour. Marie-Louise, elle, demeura toujours inébranlable dans sa foi à l’Œuvre et à son Fondateur. Plus active que contemplative, retirée dans une certaine forme de Tiers-Ordre, elle habitait chez Mademoiselle Villain, sœur d’un Père c.f.s., où elle pouvait se dévouer plus librement pour les prêtres et pour l’Œuvre du Père Prévost. Après ces jours douloureux de l’automne 1910, elle revient habiter les locaux du 106 Blvd Péreire, à Paris, pour continuer son dévouement sacerdotal. Très habile couturière, toujours adoratrice fervente, pleinement fidèle aux vues du Fondateur, elle était bien le chaînon idéal pour relier les deux anneaux de la fondation : Béthanie et l’Oratoire.
Dans sa mystérieuse Sagesse Jésus fait rencontrer au Père Prévost l’âme privilégiée qui l’aidera à reconstruire « l’Œuvre féminine ». Le 5 août 1911, Marie-Louise Dorion a la joie d’accueillir, au 106 Blvd Péreire, Marie Ribault, sœur Marie de Sainte-Anne surnommée la « Petite Mère », et trois compagnes. Providentiellement, Jésus sauve Béthanie en sauvant en même temps la communauté d’Oratoriennes de Brest, en Bretagne, menacée elle aussi d’extinction. La vie reprend tout doucement, vie de prière et de travail intense. Une fois de plus nous pouvons admirer les vertus de notre chère doyenne et son inlassable dévouement. Presque toujours seule pour les travaux de l’ouvroir, elle ne perd pas une minute et, avec un esprit d’ordre admirable, elle arrive à fournir un boulot considérable.
Nouvelle grande épreuve le 21 mai 1921 : Jésus vient cueillir la chère « Petite Mère » qui édifiait par ses vertus, depuis dix ans, la petite communauté reconstituée. Béthanie passe alors de longues années dans l’ombre, la prière, le travail et le sacrifice, mais toutes espèrent que Jésus prépare l’épanouissement de l’Œuvre. Trois vocations arrivent du Canada en l926… Et voilà qu’en 1931, une autre épreuve secoue l’Œuvre : le malheureux départ d’Albertine Le Cuff, directrice alors du Béthanie. Notre sœur Marie-du-Cénacle dut assumer la direction à sa place. Un couvent ayant été fondé au Canada en 1933, à Pointe-du-Lac, les vocations viennent nombreuses là-bas. Le 12 novembre 1936, Mère Cécile de Jésus, nommée supérieure à Paris, arrive avec quatre compagnes. Quel bonheur pour sœur Marie-du-Cénacle! Elle lui remet la direction de la Maison : Béthanie connaît alors des jours calmes et paisibles pour quelques années.
La guerre mondiale de 1939 menace Paris et il faut fuir en province… Le Château de La Beuvrière, en Anjou, est l’asile préparé par Jésus pour ses Oblates. C’est là que commence pour notre chère sœur Marie-du-Cénacle la dernière période de sa vie : la plus crucifiante physiquement et peut-être aussi la plus méritoire et la plus édifiante. Elle a 76 ans et marche difficilement en s’aidant d’une canne. Très courageusement elle se promène dans les belles allées qui entourent le Château où elle peut jouir quelque temps de la belle campagne et de la douce solitude de ce coin privilégié de l’Anjou. Le 14 janvier 1943 elle a une congestion cérébrale qui oblige à lui administrer le Sacrement des Malades. Elle s’en remet mais sa santé est bien ébranlée. Le 31 mars suivant elle fait une chute dans sa chambre et se fracture la jambe, et le médecin appelé déclare l’intervention chirurgicale nécessaire. On la conduit donc à l’urgence d’Angers. Après un douloureux redressement du membre, on lui met un plâtre. La fracture se soude mais la jambe demeure ankylosée. À partir de ce moment, la marche lui devenant impossible, nous ne la verrons plus circuler que dans sa chaise roulante qu’elle pouvait conduire elle-même. La chambre qu’elle occupe est contiguë à la tribune qui donne sur la chapelle. Notre chère sœur n’est donc pas privée de ses visites à Jésus, ni des exercices communautaires, ni de la vue de l’Ostensoir pour ses adorations.
D’une nature très active, cette immobilité lui est pénible. Cependant elle se tient toujours occupée. C’est à cette époque qu’elle commence à écrire, sur des bouts de papier, les pensées qu’elle choisit dans ses lectures. Elle veut faire partager l’édification qu’elle trouve pour elle-même. À chaque Fête, elle remet à sa supérieure une série de petits billets très judicieux, présentés dans un ordre parfait. Elle s’occupe également de faire les copies des Méditations que notre Vénéré Père Fondateur donne à la communauté et dans lesquelles elle trouve ses délices.
Le 4 avril 1945, c’est le retour à Paris, après la guerre : notre cher Béthanie est intact alors que tant d’immeubles ont été bombardés et pillés. C’est le cœur plein d’une très grande reconnaissance envers Jésus que chacune reprend la vie régulière à la chère Maison-Mère.
Pendant plusieurs mois l’état de santé de sœur Marie-du-Cénacle reste stationnaire. Le 26 avril 1947, elle fait une autre congestion cérébrale. Un Père de la Fraternité Sacerdotale lui administre le Sacrement des Malades mais ce n’est pas encore la fin. Elle se remet mais doit faire le sacrifice de son bras droit qui s’immobilise comme ses jambes, cette fois. Désormais elle ne quitte presque plus son lit de souffrances. Son courage grandit avec l’épreuve; de profondes plaies ne tardent pas à se former: causées par l’immobilité du corps toujours dans la même position et des genoux tenus pliés par l’ankylose. Tout son corps devient douloureux. Elle nous accueille toujours avec son beau sourire, malgré son caractère qu’elle sait foncièrement impatient et qui l’amène à demander souvent « pardon » pour ses vivacités. Cependant, elle nous édifie par son obéissance et son humble simplicité vraiment admirables. Elle s’abandonne et se confie totalement à sa supérieure et à ses infirmières. Souvent elle demande de lui chanter le cantique : « Mon cœur s’est réjoui, Seigneur, à votre voix qui nous appelle; ô la bienheureuse nouvelle! De vos parvis sacrés, nous verrons la splendeur! Enfants de Dieu, prenez courage! Séchez vos larmes et chantez. Car la terre n’est qu’un passage, nous allons à l’éternité. »
Le 28 janvier 1948, Sœur Marie-du-Cénacle est prise d’une forte oppression. C’est le signe précurseur que ses souffrances vont recevoir bientôt leur récompense. Après 1e dîner, Mère Cécile de Jésus appelle la Communauté près d’elle : la respiration est irrégulière, les derniers liens vont se briser. Les Sœurs lui chantent une dernière fois son cantique préféré « Mon cœur s’est réjoui, Seigneur » puis « J’irai la voir un jour ». Notre chère sœur Marie-du-Cénacle semble avoir toute sa connaissance car ses lèvres remuent : elle s’unit à toutes les paroles des cantiques. Notre Mère fait aussi des invocations : « Doux Cœur de Jésus, soyez mon Amour. Cœur Immaculé de Marie, soyez mon salut. Saint Joseph, patron de la bonne mort, ayez pitié des mourants. » À cette dernière invocation, elle soulève ses mains comme pour dire sa joie et, son visage amaigri s’illumine d’un radieux sourire. Elle avait eu un élan de joie semblable quelques jours auparavant quand notre Mère lui avait dit en la quittant : « Je vous amène avec moi faire l’adoration ».
Sœur Marie-du-Cénacle s’éteint doucement après l’invocation « Jésus je remets mon âme entre vos mains ». On eut dit qu’elle attendait ce signal. La respiration s’arrête, le dernier soupir fut si léger qu’à peine put-on le percevoir. Elle s’était vraiment endormie dans le Seigneur. Elle avait 84 ans et huit mois. Son corps est inhumé à Paris.
Le 17 février 1996, sa photo fut officiellement installée parmi celles des supérieures générales, aux Archives générales, 981 avenue Murray à Québec. Nous voulions commémorer le rôle important, quoique effacé, qu’a joué dans notre histoire cette femme de foi intrépide et de fidélité héroïque.
Heureuse est celle qui a tenu « les yeux fixés sur Jésus! »
Cécile Houle
Première supérieure générale : 1er juin 1941 – 30 juillet 1949
3 mai 1906 – 30 juillet 1949
Mère Cécile de Jésus naquit à Saint-Prosper de Champlain, dernière d’une belle famille de seize enfants, le 3 mai 1906. Elle reçut au baptême les noms de Marie, Gertrude, Cécile. Naître au sein d’une famille vraiment chrétienne, avoir pour père un généreux défenseur du pape et recevoir de lui l’héritage d’un sang qu’il aurait voulu répandre pour la défense du Souverain Pontife; il avait même traversé pour cela jusqu’en France, mais il fut rappelé au pays avant le terme de sa mission; avoir pour mère une chrétienne des âges héroïques de notre pays, pénétrée des principes surnaturels de notre sainte religion, une mère qui ne connaît que son foyer et son église, une mère ornée de la glorieuse auréole d’une famille nombreuse; avoir pour entourage des frères et sœurs éduqués moins en vue de la vie du temps que de la vie éternelle; telles furent les prévenances de Jésus pour cette âme privilégiée.

Sr Cécile de Jésus
1906 – 1949
Elle fit sa première communion le 14 avril 1913 et reçut le sacrement de Confirmation le 23 mai 1915. Depuis sa première communion, ils sont bien rares les jours où elle n’a pas reçu son Jésus. Dans les beaux comme dans les mauvais temps, on la voyait chaque matin, avec quelques membres de sa famille, se diriger vers l’église où elle assistait à la Messe et communiait. Ce n’est pas étonnant qu’après s’être nourrie chaque jour du froment des élus elle ait été une enfant modèle, une âme vertueuse. Elle apprend un jour de l’une de ses maîtresses de classe qu’il faut être des âmes d’élite, la noblesse de son âme est séduite par cet idéal dans lequel elle trouve un constant stimulant en même temps qu’un enrichissement.
Entre l’école et le foyer il y a l’église Saint-Marc [de Shawinigan, où la famille Houde est déménagée]. La présence de l’Hôte divin en nos tabernacles, qui déjà fait entendre à son âme ses mystérieux appels, l’attire secrètement et irrésistiblement. Elle ne peut passer sans s’arrêter pour saluer le Prisonnier d’amour dont son âme sera un jour captive. Nature très droite, sérieuse et laborieuse de goût quoique vive et joyeuse de caractère, elle profite au maximum de la formation exceptionnelle donnée par les religieuses Ursulines au Couvent de la paroisse. Elle a assez de vertu pour accepter sans protester les observations maternelles mais, lorsqu’elle réussit à s’éloigner, elle ne sait pas toujours résister à une certaine compensation qu’elle éprouve à faire claquer la porte…
Elle a une jolie voix et devient sur le théâtre une jeune artiste applaudie et recherchée… Un instant, l’ensorcellement des bagatelles sembla la fasciner quelque peu… mais Jésus est un Dieu jaloux et Il veille sur les âmes de son choix. Un soir, mémorable dans l’histoire de Mère Cécile de Jésus et évoqué par elle sur son lit de mort, sa voix va se faire si douce, si forte, si attrayante, que toutes les choses de la terre vont pâlir et disparaitre à ses charmes. Une parole de la Sainte Écriture pénètre son âme de lumière et d’attraits : « Les Vierges au Ciel suivent l’Agneau partout où il va, en chantant un cantique qu’il n’est pas donné à d’autres de chanter. » Cette parole est pour elle la voix très nette de l’Époux : « Viens, ma colombe! » Sa résolution est prise. Elle veut suivre l’Agneau partout où Il va; elle veut chanter à sa suite dans le chœur des Vierges le cantique de l’amour et de la virginité. Elle décide de se donner à Jésus dans la vie religieuse.
C’est le Carmel qui lui semble être le jardin fermé où elle pourra être toute à Jésus. À seize ans, elle demande son entrée mais, une grave maladie la retient quelque temps comme la colombe captive. Pourra-t-elle un jour réaliser son désir? Ses études étant terminées à l’Académie Saint-Marc de Shawinigan, elle songe, tout en fortifiant sa santé, à prendre un emploi. Pendant deux ans elle fut une ouvrière consciencieuse et droite dans une pharmacie. Puis, elle enseigne quelques mois. Elle en profite pour inculquer à ses jeunes élèves l’amour de la sainte Eucharistie. Jésus a ses heures… jusqu’ici, tout n’était que préparation.
Sur la voie de la jeune Cécile, Il place tout à coup l’envoyé de son choix, celui à qui Il avait confié une mission sublime et qu’il voulait faire le père de deux congrégations religieuses destinées à aider les Prêtres par la prière, le sacrifice et aussi par les œuvres d’apostolat en leur faveur. Ce Prêtre à l’âme ardente et toute vibrante d’amour pour Jésus et ses Prêtres, le père Marie-Eugène Prévost, pénétra dès leur première rencontre dans l’âme de celle qui allait devenir son enfant. Elle comprit que là était sa voie et, le 9 juin 1926 elle décida définitivement sa vocation. Il fallait quitter sa famille, son pays même; pour réaliser son sublime idéal, elle est prête d tous les sacrifices… Elle part effectivement pour le Noviciat de Paris un mois plus tard.
Le 22 juillet 1926, accompagnée de deux autres vocations recueillies par notre père pour Béthanie, ainsi que plusieurs vocations pour le noviciat de Rome de la Fraternité Sacerdotale, elle arrivait à Paris et se dirigeait vers notre chère Maison-Mère du 108 Blvd Péreire où elle devait connaitre des années de souffrances pendant lesquelles son âme fidèle s’est embellie et fortifiée. Avec ses deux compagnes (Marie-Louise Dubé et Lucinda Lapointe) elle passe inaperçue les sept premières années de sa vie religieuse, dans l’ombre et le silence, la vie intérieure intense dirigée vers son but ultime : « Je veux devenir une sainte pour que les Prêtres soient saints. » Sa vie était conforme à son idéal.
Employée surtout aux expéditions elle savait quand même se prêter de bonne grâce à tous les autres emplois où son concours fraternel était demandé. Toujours prête à rendre service, sa bonté compatissante lui faisait trouver mille occasions d’alléger les souffrances ou de soulager dans leurs emplois nos chères sœurs plus anciennes. Lorsque notre vénéré père Fondateur décida la fondation d’un Béthanie à Pointe-du-Lac, sœur Cécile de Jésus fut destinée à y remplir la charge de Maîtresse des Novices. Elle partit donc, en août 1933, pour cette fondation avec l’une de ses compagnes, sœur Louise de Jésus, qui assumait la charge de Supérieure locale. Tout en secondant celle-ci dans le gouvernement, elle accomplissait au mieux la charge pour laquelle elle se trouvait absolument indigne et incapable. Cependant, dans ce poste, elle se montra un modèle vivant des vertus religieuses qu’elle avait mission d’enseigner aux novices. Ce qui frappait en elle, c’était son amour de la très sainte Eucharistie, sa foi communicative, sa piété, sa noblesse de sentiments, son zèle et son amour pour nos deux Congrégations.
Au mois d’octobre 1936 notre vénéré père décide de la ramener à Paris. Il avait ses vues… Plusieurs vocations déjà entrées, et il songeait d l’épanouissement de l’Œuvre là-bas où l’imprimerie réclamait des bras. Ce fut une grande peine pour le Noviciat canadien dont elle était l’âme. Au mois de novembre elle fut nommée Supérieure locale à Paris. Là, sous la direction immédiate de notre père, elle se perfectionna dans la pratique de toutes les vertus.
Puis, ce furent les douloureuses années de la guerre, le sacrifice de notre cher Béthanie de Paris de 1939 à 1945. Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu. Pendant ces années de trouble et d’inquiétudes, alors que nos Œuvres étaient comme ensevelies dans un silence de mort, elle consacra tout son temps et toutes ses forces à la formation des sœurs qui lui étaient confiées. Au moment de l’internement au camp de concentration à Besançon, elle fut davantage l’âme de la petite communauté. Elles étaient là, quatorze Oblates. Elle organisa alors, dans leur minuscule chambrée, une vie bien réglée et un emploi du temps assez relatif. Ce qui eut pour résultat de garder dans le groupe, toujours, envers et contre tout, un bon équilibre psychique et moral. Ainsi, par son abandon personnel, joyeux et serein, à la volonté de Jésus et sa confiance inébranlable en Lui, elle communiquait à toutes et à chacune force et courage.
C’est durant ces jours pleins de souvenirs inoubliables qu’elle fut atteinte du mal qui l’a si tôt ravie à notre affection. Son cœur malade ne put tenir plus longtemps à la vie de caserne qui était nôtre. Elle fut donc libérée. Retournée finalement auprès de notre père, à La Beuvrière, elle se remit peu à peu, mais elle demeura toujours fragile. Après sept mois de caserne, toutes les autres sœurs furent libérées. Le retour au bercail reste une mémorable page historique… La joie était grande mais la santé de notre père Fondateur donnait bien des inquiétudes. Mère Cécile de Jésus fut son ange gardien très vigilant. Par ailleurs, parce que notre père aimait cette belle âme, il ne négligea aucun moyen, même douloureux et pénible, pour l’embellir et la rendre de plus en plus semblable à son divin Modèle, Jésus. Nous pouvons dire que Mère Cécile de Jésus a toujours été admirable même sous le coup des paternelles et inflexibles exigences de notre vénéré Fondateur. Le 1er juin 1941, il nous la donne plus que jamais pour Mère en la nommant officiellement notre première Supérieure Générale.
La fin de la guerre nous ramène notre chère Maison-Mère de Paris le 4 avril 1945, après cinq ans et demi d’absence. C’est le cœur débordant de reconnaissance que nous constatons les protections bien spéciales de la Providence au milieu des destructions et des ruines générales. Mère Cécile de Jésus présida courageusement à la réorganisation du Couvent, toujours sous la direction immédiate de notre Fondateur, jusqu’au mois de décembre lorsqu’elle le quitte pour ne plus le revoir sur la terre. Notre père l’envoyait vers ses chères enfants du Canada pour leur porter sa bénédiction et leur communiquer tout ce qu’il avait déposé dans son cœur. Pendant une année complète, elle se dépense à Pointe-du-Lac, au Béthanie Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, situé en face de 1’église paroissiale, en vue d’un nouvel essor de cet unique Béthanie canadien. Elle se montra digne de la confiance de notre vénéré père qui mourut, le 1er août 1946, paisiblement et tranquille sur l’avenir de ce cher Béthanie.
De retour en France, l’année 1947 se passe dans un dévouement généreux pour la fondation de notre nouveau Béthanie d’Hanneucourt, près de Gargenville, en Seine et Oise. En 1948, elle se rendit encore visiter ses enfants du Canada où l’on venait d’ouvrir un nouveau Béthanie au Lac Supérieur dans les Laurentides. En septembre de cette même année, 1948, elle fit un bref séjour à Paris puis, ce fut la merveilleuse fondation de Rome, à Villa Colonna sur Via Camilluccia, pour laquelle elle se dépensa sans compter. Arrivée dans la Ville Éternelle les derniers jours d’octobre avec les cinq premières sœurs, c’est à Sainte-Marthe au Vatican qu’elles furent hébergées en attendant la fin des derniers préparatifs de la fondation. Elle eut le bonheur de visiter plusieurs fois la Basilique Saint-Pierre ainsi que les lieux de pèlerinages célèbres à Rome. Son âme vibrait profondément dans ces retours aux sources authentiques de notre christianisme.
Son émotion fut à son comble lorsqu’il lui fut donné, accompagnée de la supérieure du nouveau Béthanie, d’être reçue en audience spéciale par le pape Pie XII. Elle avoua dans la suite, que son cœur battait à se rompre. La bonté du Saint-Père l’avait bouleversée. Il bénit particulièrement la nouvelle fondation. C’est le 1er novembre 1948, fête de tous les Saints, que la Villa Colonna ouvrit ses portes aux Oblates de Béthanie. Le désir de notre vénéré père Fondateur était réalisé : avoir un Béthanie à Rome.
Attirée comme malgré elle, elle retourne au Canada au printemps 1949. Jésus voulait qu’elle y dorme son dernier sommeil. Dès son arrivée, elle dut s’aliter. Avec son énergie habituelle elle se releva et continua sa vie de grand dévouement jusqu’au 16 juin, jour où elle se coucha pour ne plus se relever. En effet, son cœur semblait blessé à mort. Le 23 juin son état s’aggravant, le Très Révérend père général, Joseph-André Bergeron, lui administra le sacrement de 1’Extrême-Onction, qu’elle reçut avec une joie sentie et une foi bien profonde.
On ne sait de quelle vertu elle a le plus donné l’exemple en ces six semaines de souffrances souvent héroïques à supporter. Ses derniers jours sur cette terre furent un véritable martyre. Elle n’eut plus un moment de répit! À tout instant, son regard se portait vers le crucifix de sa chambre et, de son âme s’exhalait cette prière incessante : « Fiat! Fiat! Que votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel! »
La nuit du 19 juillet fut terrible. Le père général lui administra d nouveau le sacrement des malades et lui apporta le saint Viatique. Malgré des souffrances atroces elle résiste toujours. Le 22 juillet, vers 4 heures du matin, elle reçoit encore une fois le saint Viatique. Elle faiblit toujours et on croit que c’est la fin. Le soir de ce même jour, le docteur la trouve plus mal que jamais et assure qu’elle n’en a que pour quelques heures, ajoutant qu’elle ne peut pas vivre comme cela… Lorsque notre Mère apprit la chose, son visage s’illumina et dit : « Enfin, je vais voir mon Bien-Aimé! Que je suis heureuse! Demandez à toute la Communauté d’oublier toutes les mal-édifications que j’ai pu leur donner… j’offre ma vie pour mes très chères enfants de Béthanie… pour la Fraternité Sacerdotale… pour notre Saint-Père le pape… pour tous les Prêtres du monde. »
Les Professes se réunirent pour réciter avec elle, très lentement, la formule des vœux. Puis, on récita les prières des agonisants et on chanta le beau cantique qu’elle aimait tant « Ô Ciel! Beau Ciel! » Le 21 juillet, elle eut le grand privilège de recevoir par dépêche une Bénédiction du Saint-Père. Le père général lui lut le texte du câblogramme : « Sa Sainteté envoie tout cœur, Mère Cécile de Jésus, gage divin réconfort dans épreuve santé, bénédiction apostolique implorée. » (Signé : Montini, Substitut.) Elle baise à plusieurs reprises ce précieux papier, et le fit placer sous son oreiller. Le 27 au soir, croyant encore sa fin prochaine, on lui apporte à nouveau le saint Viatique. Mais, son agonie se prolonge encore le 28, puis le 29. Ses souffrances physiques semblaient avoir diminué mais ses souffrances morales et spirituelles continuaient son martyre. Le seul calmant à ses souffrances était le chant d’un cantique.
Le bon père général l’encourageait de son mieux en lui montrant le Ciel, après l’accomplissement des desseins crucifiants de Jésus. « Que c’est long », disait-elle. « Le divin est impénétrable!… Je n’arrive pas à faire le dernier acte d’amour! Quand? Quand? Quand? » Le 29 au soir, elle n’ouvrait plus les yeux mais elle avait connaissance de tout ce qui se passait. Déjà depuis midi, l’immobilité de la mort se faisait sentir. Elle essayait de prononcer le Saint Nom de Jésus mais, sur ses lèvres la voix expirait. Vers 21 heures, elle communie en Viatique pour la dernière fois. Après les derniers coups de minuit, sa respiration devint excessivement difficile. À peine les premières minutes du samedi étaient-elles écoulées, que la Très Sainte Vierge venait chercher l’épouse virginale de son Divin Fils. À minuit et cinq minutes, sa poitrine ne se souleva plus… notre chère Mère avait vu Jésus.
Le Très Révérend père Bergeron récita les prières liturgiques pendant que la Communauté se réunissait auprès de celle qui fut si bien notre Mère. À travers nos larmes, nous avons chanté le Magnificat. Son rêve de jeunesse était réalisé. Là-haut, elle suivait l’Agneau et chantait le cantique que les vierges seules peuvent chanter. Une sérénité et une paix indicibles étaient le partage de toutes.
Demandons-1ui de nous communiquer ses vertus d’Oblates de Béthanie et de nous faire entendre souvent à nous aussi, les appels de Jésus au fond de notre âme. Nous mériterons ainsi de percevoir, comme elle, à l’heure de la récompense, le très doux et ineffable appel de l’Époux Divin : « Viens, ô ma colombe! »
Jacqueline Simard
11 janvier 1924 – 30 décembre 1998
Comment explorer avec compétence le périple chargé et, par surcroît le cheminement spirituel, d’une sœur, « timide et craintive », qui eut à vivre des obédiences les plus variées et délicates depuis l’initiation première à la vie religieuse jusqu’à l’acceptation d’une élection comme supérieure générale?
La marque particulière de cette disponibilité héroïque parfois, dans le don total d’elle-même jusqu’au bout, plonge certainement ses racines dans la profondeur de sa foi intense en même temps qu’en sa conviction d’être appelée à marcher à la suite de Jésus Prêtre et Victime. Son âme éprise de perfection et d’amour immolé, la loi de toute sa vie, sut s’épanouir bellement jusqu’à devenir « Louange et Reconnaissance » parce que progressivement lucide de l’action divine en elle.
Dans sa délicatesse empreinte de charité Sœur Jacqueline laissa une relation abondante et pertinente, pour fin nécrologique, tout en autorisant l’utilisation « comme vous le jugerez bon ». Ses notes recèlent bien quelques caractéristiques de la qualité de sa vie et seront porteuses d’une réelle édification fraternelle. Nous la suivrons avec intérêt dans sa rédaction personnelle qui va jusqu’à l’émerveillement d’un cœur d’enfant, « reconnaissant », devant chacun des faits vécus. Des commentaires et des témoignages complèteront ses propres textes.

Sr Jacqueline Simard
1924 – 1998
« Étant née dans la nuit, aux premières heures du 11 janvier 1924, c’est donc dans l’après-midi de ce même jour que je recevais ce grand sacrement. Toute ma vie, j’aurai vibré à la pensée de mon baptême. Quel don que celui de la vie! Et, quel don inappréciable que celui de mon baptême! »
Dès cet instant, elle reçut aussi les noms protecteurs de Marie, Madeleine, Géraldine, Jacqueline. Le frère aîné Jean-Joseph et sa sœur Géraldine lui servirent de parrain et marraine. Le papa, Edmond Simard, industriel aisé de l’époque, faisait vivre sa famille et pourvoyait avec soin à l’éducation de ses enfants. La maman, Marie-Anne Tremblay, plus fragile de santé, s’occupait de la maisonnée. Ils eurent la douleur de perdre quatre de leurs enfants, en bas âge.
« Je suis née à la Baie-Saint-Paul dans une famille profondément chrétienne. Deux oncles prêtres et une tante chez les Petites Franciscaines de Marie nous visitaient souvent. Étant la dernière des neuf enfants nés dans notre foyer, j’ai été “gâtée” par mes parents, frères et sœurs mais, dans le bon sens! J’ai beaucoup de reconnaissance pour tout ce que j’ai reçu à tout point de vue dans mon milieu familial. Beaucoup de reconnaissance monte également de mon cœur à l’égard des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame de qui j’ai reçu l’éducation scolaire depuis mes premières années jusqu’à l’École Normale. »
« Ma chère maman, je l’ai connue bonne, douce, patiente et fragile de santé. Elle souffrait surtout de très fortes crises d’asthme qui, à la longue ont fait céder son cœur. Elle avait 53 ans et moi, j’en avais treize. On a toujours besoin d’une mère mais, à cet âge difficile peut-être davantage! Ce fut une dure épreuve pour moi et pour toute la famille. Étant timide par tempérament je me suis repliée sur moi-même : que de choses j’ai vécues et souffertes en silence, sans comprendre. Une jeune sœur de la Congrégation-de-Notre-Dame m’a prise en affection et m’a beaucoup aidée. »
« Avec mon cher papa, mes deux frères et mes deux sœurs, je grandissais aimant la solitude, le silence et la prière. Tous les jours j’allais à la messe et j’avais une série de prières que j’aimais aller réciter à l’église, par attrait pour la Présence réelle sans doute mais sans trop le réaliser à ce moment-là. »
« Après avoir terminé l’École Normale j’ai commencé un an d’étude commerciale chez les Sœurs de Saint-Joseph de Saint-Vallier à Québec. Après cette année, un autre goût m’habitait, celui d’aller étudier l’anglais à Ottawa au couvent des Sœurs de la Congrégation-de-Notre-Dame. Je n’ai pu terminer l’année pour cause de santé. Je dus revenir à la maison. Ce fut une grâce de Jésus : nous avions des rencontres avec les étudiants à l’Université et le frère d’une amie m’aimait beaucoup, moi je ne l’aimais pas. Toutes ces rencontres ne me plaisaient pas et je ne me sentais pas à l’aise dans ce milieu. De retour à la maison je continuai ma petite vie tranquille sans penser du tout à la vie religieuse. J’avais 20 ans environ. Voilà qu’un jour je sentis naître en mon cœur l’amour pour un jeune homme. Il me plaisait, je l’aimais et lui ne m’aimait pas… Cette déception de l’amour humain, aimer sans être aimée, est très pénible à vivre et ce fut cette épreuve qui déclencha une lumière dans mon cœur. J’avais besoin d’un autre amour. »
« Tout était encore bien sombre, bien imprécis, je ne savais pas quelle était la volonté de Jésus sur moi. Pour voir clair dans ma vie, dans cette situation, je vais faire une retraite fermée, selon l’expression de ce temps-là, à la Maison Notre-Dame-du-Cénacle à Québec. Ce fut le coup de grâce pendant que je faisais le Chemin de la Croix, seule à la chapelle. Comme une réponse intérieure, j’étais sûre et certaine de l’appel à la vie religieuse. J’ai quitté ce lieu de prière avec une grande paix et joie intérieure. L’action de grâce m’habitait. »
« Suite à la certitude de l’appel à la vie consacrée, il s’agissait de savoir dans quelle communauté entrer. J’avais bien une tante religieuse que j’aimais mais je ne me sentais pas attirée par ce genre de vie. Un premier attrait perçu fut celui des Trappistines, vie austère et silencieuse. Un père Franciscain ne m’encourage pas à entrer dans la communauté alléguant mon peu de santé pour ce genre de vie. »
Une autre recherche s’avérant décevante, Jacqueline, en quête de la perle précieuse, parcourt alors entièrement le livre Choisis! que l’une de ses sœurs possédait. Un ardent désir intérieur la poussait à « faire toujours mieux et plus », pour mener une vie plus intime avec Jésus et pouvoir se sanctifier davantage.
« En août 1946, je sentis un attrait très fort pour les Oblates de Béthanie. Plus tard, je fis le lien avec la date du décès du Père Prévost, fondateur. Y est-il pour quelque chose dans ce choix? Il n’y a rien d’impossible! Je pars donc pour Pointe-du-Lac afin de mieux connaître cette Congrégation des Oblates de Béthanie. Ce fut le coup de foudre! Pourtant j’attendis trois ans avant de réaliser ce rêve. Enfin, le 11 février 1949 j’y fais mon entrée avec un grand désir de vivre pleinement dans l’ombre, dans une vie cachée. Mais Jésus en a voulu autrement, en ce sens que dès le début de ma vie religieuse des obédiences m’ont conduite à voyager beaucoup. Je fus toujours heureuse de faire la Volonté de Jésus et non la mienne. »
En regard de sa fiche chronologique, on s’aperçoit facilement qu’elle eut en effet à voyager dès le début de son noviciat à Pointe-du-Lac pour le continuer à Paris, puis à Rome, suite au transfert de cette époque. Son grand désir de sainteté ne fit que s’accroître. Dès sa profession religieuse, à la Villa Colonna, Rome, elle a déjà une vision exacte de ce que sera désormais sa vie consacrée à Jésus au service des prêtres. Au questionnaire traditionnel elle mentionne : « C’est l’acte le plus grand et le plus important de ma vie. Je deviendrai l’épouse de Jésus Prêtre et Victime : je devrai partager uniquement sa vie d’immolation sur le Calvaire à chaque instant du jour et de la nuit. Mes Constitutions seront la nourriture de ma sanctification. C’est par la pratique de toutes les vertus, grandes et petites, que je deviendrai une sainte. »
« La ferveur et la délicatesse du tout début de ma vie religieuse, dans ma vie de prière et dans la pratique de la charité ont été mises à l’épreuve. C’est alors que j’ai ressenti, en mon cœur, la racine de la plupart des péchés capitaux : période d’épreuves, de purifications. La sainteté, le véritable idéal de ma vie religieuse m’est apparu une montagne impossible à gravir. La Parole “Sans Moi, vous ne pouvez rien faire” m’aida à prendre conscience qu’il me fallait accepter mes limites et laisser faire Jésus. Comme la Bien-Aimée du Cantique j’avais à redire souvent “Entraîne-moi après Toi”…parole qui révèle un grand désir et une grande impuissance… »
Cette alternance d’ombre et de lumière supposent la nécessité d’un phare pour s’y retrouver. Les yeux fixés sur Jésus, son Rocher et son Appui de toujours, elle mène le bon combat! Quelques témoignages nous aideront à découvrir la source de sa consolation et de sa force : « Elle savourait la Parole de Dieu. Son amour pour la Parole de Dieu était évident. » « Je n’ai jamais vu cette sœur manquer à la charité par ses gestes, ses paroles ni ses actions. Elle était très humble et très intelligente à la fois. » « Elle était un vrai modèle de vie religieuse. Je la trouvais femme de la fidélité avec un souci véritable de la perfection. » Sœur Jacqueline fut une religieuse modèle, à son poste, à son devoir, consciente de ses responsabilités. « Je garde d’elle le souvenir d’une femme porteuse de paix. Je l’appréciais grandement. » « J’avais eu l’occasion de la rencontrer et depuis d’apprécier sa délicatesse et son humilité en même temps que sa profondeur de vie spirituelle. »
Elle-même avait jadis écrit : « L’une de mes plus grandes joies c’est de puiser dans la communion quotidienne et l’adoration les grâces de ma sublime vocation. » Puis, une autre fois : « Les longs moments d’adoration sont les plus beaux de ma journée et de ma vie. » Il n’y a donc rien d’étonnant que l’Esprit Saint l’ait sans cesse orientée vers le Fiat inconditionnel devant l’acceptation d’une charge qui la dépasse humainement. Sa lucidité sur elle-même était grande!
« Les douze années comme Supérieure générale ne s’expliquent, pour moi, que par l’action de l’Esprit Saint dans ma vie. Connaissant ma pauvreté, mes limites, mon impuissance, mes faiblesses, je ne me sentais pas capable d’accepter cette charge humainement parlant. C’était impossible. Avant le Chapitre de 1981 j’ai fait connaître mes sentiments mais devant l’évidence des faits je n’ai pu refuser et, au moment de mon OUI toutes les angoisses et les inquiétudes, face à cette charge, ont disparu instantanément et ne sont jamais revenues. La grâce accompagne la mission que Jésus confie, je l’ai expérimenté! »
D’ailleurs, dans l’accomplissement de cette charge elle fut très appréciée. « Je la trouvais bien simple du temps qu’elle était supérieure générale. J’appréciais son acceptation inconditionnelle de l’autre favorisée par son empathie naturelle. Elle jouissait d’une capacité d’écoute qui lui donnait aussi la capacité de se mettre à la place de l’autre. » À cette époque, il y eut des situations à régler, voire problématiques, et à vivre aussi. Un témoignage unanime émanant de ses Conseillères confirme éloquemment son honnêteté et sa droiture dans sa recherche personnelle de la volonté de Jésus en ce qui concerne la Congrégation entière. Dans sa sincérité ajoute-t-on, elle savait abandonner ses vues pour se rallier à l’évidente volonté de Jésus que les événements lui manifestaient. Missionnaire en Colombie durant plusieurs années, nous devons dire qu’elle demeure pour nos sœurs de là-bas l’un des quatre piliers de fondation. De plus, n’oublions pas qu’elle fut la Madrecíta de plusieurs générations de novices de la Maison Blanche en France. Puis, comme Assistante générale, depuis août 1993, elle était assidue à la traduction en espagnol de tous les documents officiels qui émanaient de la Maison générale. Ayant entrepris la traduction du Manuel de gouvernement, son affection fraternelle lui donna le courage, jusqu’à la fin presque, de continuer ce travail à notre Pavillon-Santé de Sainte-Marie-de-Beauce, ne fut-ce que quinze minutes par jour dans l’espoir de le rendre à terme. Elle a aimé la Colombie et elle a beaucoup aimé ses petites sœurs. »
« À la fin du premier mandat, avant l’élection de la supérieure générale, en août 1987, j’ai tenu, discrètement, à subir un examen médical pour clarifier un doute que je vivais concernant ma santé et, en conscience, je voulais prévenir les Capitulantes. Tous les résultats étant positifs je n’ai rien dit et l’élection a eu lieu. Dès septembre 1987, une douleur révèle une masse assez importante au côté gauche et le médecin désire m’hospitaliser. Après beaucoup d’hésitation, il permet toutefois les deux voyages importants déjà prévus, en France et en Colombie. Au début de décembre, après une intervention chirurgicale, le cancer est localisé par un ganglion démesuré qu’on ne peut enlever. Il faut des traitements. Ce résultat me laisse dans une certaine sérénité mais, je ne me sentais pas prête à partir à la Rencontre du Bien-Aimé, il y avait beaucoup à purifier dans ma vie. C’était cependant un “appel à la vie éternelle” plus ou moins proche. C’était une grande grâce. »
En effet, à partir de ce moment-là, les traitements et les examens ne lui ont pas manqué. « Il me fallait compter sur la grâce de Jésus et la charité de mes sœurs qui n’ont jamais fait défaut. » Puis, sœur Jacqueline fait mention de ses bons médecins envers lesquels elle « doit beaucoup de reconnaissance » pour les bontés, les soins, les attentions multiples à son égard, ajoutant : « J’ai aussi dans le cœur beaucoup de reconnaissance pour les prêtres qui m’ont aidée dans mon cheminement spirituel. Ai-je su profiter de tant de grâces? Je sens le besoin de demander pardon à Jésus en plongeant tout mon être dans Sa grande Miséricorde. »
C’est en février 1998 que le cancer récidive avec ténacité. En chimiothérapie, elle suivra alors trois traitements par mois durant six mois consécutifs à l’hôpital Saint-Sacrement. Les nausées se font sentir et, finalement elle partira le 9 octobre pour Sainte-Marie-de-Beauce au Pavillon-Santé. Ressentant une très grande fatigue, elle refuse de suivre les traitements qui lui sont proposés en radiothérapie à l’Hôtel-Dieu. Selon le médecin, elle prend une bonne décision.
Le 15 octobre, elle offrira par écrit sa démission comme assistante générale. Les membres du Conseil jugent plus opportun et plus fraternel d’attendre les événements et de prier pour elle.
Malgré sa grave maladie, elle vit le plus possible les repas avec la communauté de Sainte-Marie, assure son adoration à la chapelle ainsi que sa messe quotidienne. Elle édifie par son sourire, son amabilité, ses bons mots empreints de la charité qui l’habite.
Le 19 décembre elle s’alite définitivement et ne mange plus. Les sœurs la veillent quelques nuits jusqu’à minuit. Le matin du 29 décembre, vers 10 heures, la supérieure, lui porte la communion qu’elle accueille comme « un beau cadeau ».
Elle se recueille profondément puis demeure ainsi jusqu’au 30 décembre vers deux heures et demie du matin. Durant ces heures, il semble qu’elle ouvrit les yeux deux fois sans s’exprimer aucunement. Jésus est venu la prendre dans sa mort filiale pour la faire renaître en Lui et l’introduire dans le face-à-face du Père. Son âme exalte maintenant Sa Miséricorde Éternelle. »
« Oui, grand a été le désir d’aimer et de suivre Jésus de plus près toujours, de L’adorer, de Le contempler mais plus encore était grande mon impuissance à réaliser ce désir. Il fallait Lui laisser toute la place, me perdre de vue en Son Amour. Je répétais souvent : Il est Tout, je ne suis rien! Il est Celui qui est, je suis celle qui n’est pas! Saint, Saint, Saint le Seigneur Dieu de l’univers! »
« Que les dernières années de ma vie soient des années d’amour, d’offrande, de communion, de louange et d’abandon à Sa Sainte et Adorable Volonté pour Sa plus grande gloire dans les âmes sacerdotales! Que ne puis-je mourir dans un acte de pur amour! »
« J’ai beaucoup aimé ma Congrégation, ma vocation adoratrice, mes sœurs et les prêtres! Je demande pardon à tous ceux et celles à qui j’aurais fait de la peine. Au revoir au Ciel! Oui, je chanterai éternellement Son Immense Miséricorde à mon égard! Jésus! Jésus seul! »
1er octobre 1922 – 15 mars 2018
La longue vie de Sr Claire est une histoire sacrée écrite en lettres d’or dans le Cœur de Dieu où tout a commencé. Notre sœur en était consciente. Son chant préféré exprimait sa foi : « Je sais en qui j’ai mis mon espérance. Je suis sûr de son amour, oui il me gardera jusqu’à son retour ». Le texte qu’elle a choisi pour accompagner sa photo-souvenir révélait la même assurance en l’amour de son Sauveur : « Seigneur Jésus, je suis sûr de ton amour, mon cœur est dans la joie, car tu me sauves ». Dans ces deux textes, les mots : « je suis sûr de son amour » expriment à souhait sa foi inébranlable en l’amour de Dieu.

Sr Claire Boulanger
1922 – 2018
Le père, M. Francis Boulanger, disait à sa fille unique appelée au baptême Marie, Claire, Georgette, qu’il l’avait attendue durant quinze ans. Claire a été désirée longtemps et la maman, Blandine Bonenfant était heureuse de la mettre au monde le 1er octobre 1922, à St-Narcisse dans le Comté de Champlain, du diocèse de Trois-Rivières, Province de Québec. Un garçon, décédé à vingt mois, l’avait précédée. Son autre frère Roger est né quatre ans et demi après Claire. Entre temps, les parents ont adopté un autre garçon de deux ans et demi. Dans ses notes, Sr Claire précise : « Quand je vins au monde, il y avait donc à la maison un garçonnet d’une dizaine d’années que j’ai toujours considéré comme un frère. Mon père était devenu cultivateur par nécessité, il aurait préféré la ville à la campagne et le métier de menuisier – où il excellait – à celui de fermier. Ma mère aimait le jardinage et secondait mon père de son mieux sur la ferme. »
Pour ses études, Claire a fréquenté l’école du rang de Saint-Narcisse jusqu’à l’âge de douze ans. Puis elle a dû les interrompre durant un an et demi pour cause de santé. Le désir de s’instruire et de mieux connaître la vie religieuse lui a fait choisir le pensionnat du Cap de la Madeleine tenu par les Filles de Jésus pour continuer ses études. « Je revenais à la maison, écrit-elle, pour les vacances de Noël et de juin. À seize ans et demi, après les vacances, je restai à la maison, bien déterminée à entrer au couvent dès qu’on m’y accepterait. J’aimais la broderie, l’audition de la musique et la lecture. Oui, j’étais une passionnée de la lecture. Une cousine nous avait confié une caisse de livres divers déposée au grenier. Quand ma mère avait besoin de moi, elle savait où me trouver! Tout m’intéressait : romans d’amour ou d’aventures, livres de science, etc. »
« Dès l’âge de six ans, à la question qu’on me posait sur ce que je ferais quand je serais grande, je répondais : « Une sœur. » D’où m’était venue cette idée? De la rencontre d’une cousine, Sr Marie Wilbrod, sœur du Saint Nom de Jésus? Des sœurs de l’Immaculée-Conception qui passaient à la maison chaque année pour la Sainte-Enfance? Que sais-je?
« Au début de mon adolescence, j’eus cependant quelques hésitations. De mon père, je tenais le goût de la danse, ce qui me conduisait souvent dans les veillées familiales à rencontrer des jeunes gens qui me plaisaient et me visitaient ensuite durant les vacances. Mes retours au pensionnat amenaient quelques fois des ruptures.
« Tout en appréciant beaucoup la vie religieuse, mes parents m’ont toujours laissé une grande liberté de mes choix. C’est durant ma deuxième année de pensionnat que j’ai eu le « flash » décisif de l’appel de Jésus à me consacrer totalement à Lui et cette certitude ne m’a jamais quittée par la suite. Il ne me restait plus qu’une chose à chercher : « Où Dieu me voulait-il? » La vie au contact des religieuses enseignantes m’a fait voir que je n’avais pas d’attrait pour l’enseignement. Par contre, j’en avais beaucoup pour les heures saintes, les visites au Saint-Sacrement, pour la vie du cloître. Je pensais beaucoup aux Clarisses, mais la rigueur du lever de nuit, me fit y renoncer. À la fin de la dernière année au pensionnat, une amie me donnait « pour s’en débarrasser » une notice des Oblates de Béthanie. À la lecture, j’ai eu l’intuition très nette que c’était là que Dieu me voulait. Je voulus m’organiser pour aller les visiter. Je n’y réussis qu’au mois d’octobre. … Seuls mes parents connaissaient ma démarche. Je continuai donc ma vie comme avant, attendant la réponse à ma demande d’admission. Elle vint vers la mi-décembre. Je devais entrer à Béthanie le 2 février. Il me restait juste le temps de faire mon trousseau et d’avertir mes proches. J’en ai pris plusieurs par surprise, car j’avais encore un ami régulier. Même si je l’avais averti de mon dessein, il vint me voir jusqu’à la dernière semaine et il a promis d’attendre après ma profession pour se marier. Pourtant, je ne lui avais laissé aucun espoir de retour.
« Le 2 février 1940, mon père est venu me reconduire à la Pointe-du-Lac. Pour lui, le sacrifice était immense. Mon frère n’avait que treize ans et ne pouvait pas encore l’aider sur la ferme. J’étais son unique fille, mais il se rappelait sans doute ce qu’il avait fait le jour de mon baptême et qu’il m’a révélé seulement après ma profession perpétuelle. Des fonts baptismaux, il m’avait portée à l’autel de la Sainte Vierge pour qu’elle fasse de moi une religieuse si c’était la volonté du bon Dieu. C’est peut-être de là que je tenais mon appel. »
« L’adaptation à Béthanie me fut relativement facile. Ça ressemblait à la vie du pensionnat. Je m’y trouvais dans mon élément. L’adoration eucharistique faisait ma joie. » « De mes parents, j’ai toujours eu l’exemple d’une foi profonde et d’une grande soumission à la volonté de Dieu. La messe du dimanche, c’était sacré, quelles que soient la température ou les tempêtes, nous y allions. Nous étions à quatre milles du village. Le respect des prêtres aussi était sacré. Maman répétait souvent lorsqu’elle entendait quelque chose contre eux : “Qui mange du prêtre en meurt!” »
Le 15 août 1940, la jeune postulante de dix-sept ans prend l’habit religieux de l’époque et reçoit le nom de Geneviève de Jésus. Au début de sa vie religieuse, elle se dévoue à l’encadrement des images de la Sainte-Face de Jésus que notre père fondateur cherchait à répandre au Canada, à la demande du saint pape Pie X. L’image portait le texte de la bénédiction du Pape et les décorations que Sr Claire de Jésus (Sr Estelle) y plaçait habilement : clous, éponge, échelle, etc. Notre sœur s’est appliquée avec amour, ferveur et joie spirituelle à cette tâche qu’elle aimait beaucoup et dont elle nous a parlé avec enthousiasme.
Sr Geneviève de Jésus avoue cependant que des difficultés lui sont venues du fait que sa grande timidité la rendait peu communicative. « Comme on faisait de l’ouverture de cœur aux supérieures et à la maîtresse des novices, une condition de persévérance, dit-elle, longtemps j’ai cru qu’on allait me renvoyer. Je fus délivrée de cette peur seulement dix ans après mon entrée, quand je fus nommée supérieure locale à Paris. La profession perpétuelle m’avait rassurée pour un temps, mais cela avait peu duré parce que j’avais eu connaissance du renvoi d’une professe perpétuelle peu de temps après mon arrivée à Paris. »
L’année canonique du noviciat étant achevée, Sr Geneviève de Jésus s’engage à la suite de Jésus par la profession religieuse pour un an, le 12 septembre 1941. La guerre de 1939 sévit en France, de sorte qu’il n’est pas question d’aller à la Maison-Mère de Paris. Sans contact avec le fondateur, le père Albert Allard, c.f.s. et Sr Louise de Jésus forment les candidates en s’inspirant des Constitutions, du Code canonique et de l’Évangile. Trois ans plus tard, le 12 septembre 1944, Sr Geneviève prononce ses vœux perpétuels au Béthanie Sainte-Thérèse de Pointe-du-Lac que notre père fondateur avait fait construire en 1933.
Notre sœur a noté : « Naturellement, j’avais peu de problèmes, ni de questions. Celles-ci étaient habituellement éclairées par les enseignements et la prédication. Et c’est encore comme cela aujourd’hui, en 2004. » Nous savons par ses échanges, que Sr Geneviève de Jésus a beaucoup apprécié les conférences données à Béthanie par le Père Allard, c.f.s. en qui le père fondateur avait une grande confiance. Selon notre sœur, ce religieux qui leur enseignait la philosophie, était un saint, tout autant que notre fondateur.
En avril 1946, Sœur Geneviève de Jésus visite sa famille durant trois jours, car elle part pour l’Europe, pour dix ans. Le fondateur est en fin de vie, à La Beuvrière. Notre sœur a pu le voir avant son décès le 1er août. Elle se rappelait cette visite estimée comme une grâce. Quelques années plus tard, commence pour elle une série d’obédiences au service de ses sœurs comme supérieure locale dans les maisons administrées par la Fraternité Sacerdotale. Paris (1950-1952), Rome (1952-1956), Pointe-du-Lac, au Béthanie Ste-Thérèse (1956-1958). Sœur Geneviève de Jésus a beaucoup aimé Rome. Elle comprenait bien l’italien et procurait aux sœurs des livres pour apprendre cette langue. Après la mort du fondateur, les sœurs ont été appelées dès 1952, à se dévouer à la cuisine. Sœur Geneviève de Jésus devait veiller au bon fonctionnement de deux Béthanies, celui de Monte Mario (25 déc. 1953) et celui de la Villa Colonna (25 nov. 1948) en attendant la fusion de ces deux Béthanies en un seul, le 1er juillet 1955. La situation était assez pénible en déplacements. Sr Geneviève a tout accepté dans la paix. Elle avouait : « Je tiens de mes parents l’importance de faire la volonté de Dieu. Si je regarde ma vie, cela a peut-être été la recherche dominante de ma vie et la source de ma paix. »
En novembre de cette année 1958, elle est nommée supérieure au Béthanie St-Luc de Pointe-du-Lac pour veiller, entre autres, à l’administration des Produits Phyto. La Fraternité Sacerdotale cherche de nouvelles sources de revenus en promouvant « la santé par les plantes ». L’entreprise est importante et suppose l’entreposage de nombreux sacs de plantes diverses. Le pollen s’en dégage, ce qui ne favorise pas la santé de notre sœur sujette à l’asthme. En 1962, elle sera envoyée à Rome où, durant trois ans de supériorat, elle se mettra de grand cœur au service de la Fraternité Sacerdotale et de ses sœurs.
En 1967, les sœurs renoncent à leur nom de religion pour adopter celui de leur baptême. Après deux années d’études bibliques et doctrinales à Sillery et à Cap Rouge, Sr Claire est élue supérieure générale, le 26 août 1969. C’est le temps de l’aggiornamento après le Concile Vatican II et dans ce contexte spécial, la congrégation est devenue autonome financièrement. L’institut peut maintenant se dévouer pour diverses institutions sacerdotales et gérer ses propres œuvres. Les constitutions doivent être révisées, le coutumier, les prières, etc. Toute une mission l’attend alors que Mgr Lionel Audet « est enchanté de céder à sœur Claire son exigeant privilège … » de supérieur général, mais il reste assistant religieux par ses conseils. « Certaine de cette présence discrète et fidèle, Sr Claire endosse avec foi la mission que Jésus, par ses sœurs, lui a confiée, et elle s’efforcera d’accomplir les décisions capitulaires. » (Dieu trace le chemin, p. 427). Sr Claire sera réélue au Chapitre général de 1975 où les capitulaires ont mieux défini encore leur identité à travers un texte pouvant être remis aux jeunes candidates. De 1975 à 1978, Sr Claire vivra à Québec, au Collège Marguerite d’Youville, avec ses conseillères, de telle sorte que la Maison Générale est distincte de la maison locale de Sainte-Marie de Beauce où elle vivait depuis le Chapitre général de 1969.
Durant son mandat, Sr Claire a dû parfois entamer des échanges difficiles avec la direction laïque de la résidence diocésaine des prêtres de Paris pour maintenir l’adoration du très Saint Sacrement telle que nous avions mission de la vivre, de façon continue, par la succession des adoratrices. Le nouveau directeur voulait traiter les sœurs comme des employées qui auraient dû assurer toutes leurs prières, soit très tôt le matin ou le soir, à la fin du jour. C’est grâce à sa fermeté et à son ouverture au dialogue que les sœurs ont pu continuer leur mission d’adoration tout au long du jour.
Ailleurs, le dialogue était tout aussi nécessaire pour obtenir les avantages sociaux – Régie des Rentes au Québec, Seguro Social en Colombie – auxquels les sœurs avaient droit. Par ses lettres circulaires, ses exhortations et son exemple, Sr Claire savait aussi stimuler les sœurs à vivre la fraternité évangélique. Il fallait déjà penser à la subsistance des sœurs anciennes atteintes dans leur santé et s’efforcer de constituer un fonds de prévoyance. Il a été mis sur pied dès son premier mandat. Si, aujourd’hui, nous pouvons en bénéficier, nous le devons en partie à Sr Claire.
Sous la direction des religieux de la Fraternité Sacerdotale, Sr Claire assume, à partir du 3 novembre 1992, plus de responsabilité au secrétariat de la cause du père Prévost, à Pointe-du-Lac où elle se dévouait depuis le 5 juillet. Durant huit ans, elle contribue avec Sr Thérèse Lavallée à répondre à la correspondance et aux personnes qui viennent à la crypte prier près du tombeau du père fondateur. Elle travaille assidûment à recueillir des renseignements utiles pour compiler des « fiches biographiques » en vue d’une publication ultérieure d’une biographie du père Prévost. Sr Claire apprécie beaucoup son fondateur, elle souhaite ardemment sa béatification et profite de toutes les occasions pour inviter ses Amis à prier Jésus Prêtre en faisant appel à son intercession.
En l’an 2000, par décision du Conseil général C.F.S., le père Prévost est mis en terre au cimetière communautaire de la Fraternité Sacerdotale, à Pointe-du-Lac. Ce fut une très grande épreuve pour elle et bien d’autres. Le 6 mai de cette même année, elle reçoit son obédience pour la Maison Générale de l’avenue Murray, à Québec.
Pour la cause du père Prévost, et notamment la publication du bulletin, les Oblates de Béthanie ont créé alors une corporation civile distincte appelée Les Amis de Béthanie. Sr Claire continue à se dévouer pour la publication du bulletin et les tâches connexes nécessaires à cet « apostolat par la presse » tant voulu par le fondateur.
Sr Claire accueille fraternellement les personnes qui viennent adorer le Saint Sacrement dans notre chapelle semi-publique. Sa chaleureuse compassion lui facilite l’écoute de ces personnes parfois très éprouvées. Quelques-unes nous ont laissé leur témoignage. En voici un écho. « Sr Claire était une femme avec tant d’amour à partager, une générosité et une compassion hors norme. Ça me peine de la savoir partie. En même temps, je sais que son temps était venu d’aller rejoindre Jésus. » — « Amour! Fidélité! Simplicité dans le Cœur eucharistique. Elle fut pour moi édifiante, en toute tendresse. Merci! » — « De si beaux souvenirs m’accompagnent concernant Sr Claire : sa grande gentillesse, une douce sérénité et une telle sagesse! Je suis choyée d’avoir été parmi les personnes qui l’ont côtoyée, ont partagé des moments avec elle. » — « Sœur Claire fut parmi ces personnes qui rayonnent l’amour de Dieu. La tendresse de son accueil à la fois discret et chaleureux soutient le cheminement de ceux qui cherchent Jésus. » — « Sr Claire aidait les missionnaires par l’entremise de l’organisme Développement et Paix en lui fournissant régulièrement de très nombreux timbres oblitérés. Elle les lavait, les décollait, les triait. Puis elle allait les déposer aux Services Diocésains de Québec. Combien d’heures de temps libre n’a-t-elle pas consacrées à ce service avec beaucoup d’amour. »
Des religieux prêtres ont reconnu sa profonde simplicité qui mettait à l’aise son interlocuteur. D’autres lui demandaient conseils et appréciaient ses réponses judicieuses. C’était une femme de devoir. Sœur Claire aimait les jeunes et jusqu’à la fin de sa vie, elle a gardé espérance pour les vocations religieuses et sacerdotales au Québec. Attentive aux jeunes, elle était ouverte au changement sur des points secondaires. Ainsi, elle a accepté, lorsqu’elle était supérieure générale, qu’à Paris, les sœurs et leurs amis prient à la chapelle d’adoration en s’agenouillant « sur le petit banc de prière », en usage au Carmel et ailleurs.
La santé de Sr Claire faisant défaut en 2016, elle reçoit le 1er juin son obédience pour le Béthanie St-Joseph, récemment constitué après la fermeture de l’Oasis Marthe et Marie, de l’avenue Oak à Sillery. Les Sœurs de St-Joseph de St-Vallier accueillent ainsi cinq sœurs Oblates de Béthanie, le 8 juin suivant. Sr Claire fait partie du groupe avec Sr Céline Trahan, Sr Cécile Fréchette, Sr Brigitte Labbé et Sr Pauline Martel. La vie régulière d’adoration est maintenue dans leur oratoire particulier.
Le 7 novembre 2016 puis le 23 février 2017, Sr Claire tombe dans sa chambre à la suite d’un ACV. Ses jambes ne la portent plus et ses facultés cognitives sont atteintes. Il devient difficile de comprendre son langage. Le 20 décembre 2017, elle reçoit avec beaucoup de joie la visite de son neveu Gilles qui reste trois heures avec elle. Il ne la reverra plus. Le 9 février 2018, Sr Claire reçoit le sacrement des malades avec ses compagnes et les sœurs de St-Joseph. Le 12 mars, sa santé décline rapidement et le 15, elle rendra le dernier soupir, paisiblement à 15h. 15, alors que Sr Louise Gauthier, s.s.j. prie Jésus à haute voix près d’elle. Sr Céline Trahan, sa supérieure Oblate, l’avait assistée longuement jusque là.
Les funérailles ont été célébrées le mercredi, 21 mars, à l’Oratoire St-Joseph par le père Gilles Pelland, s.j., qui a prononcé une vibrante homélie, rendant hommage à notre sœur tout en commentant les lectures choisies pour la liturgie de la Parole : Isaïe 25, 6-10, Romains 12, 1-3, Psaume 12, 4-6 et saint Jean 6, 51-58. Les Pères de la Fraternité Sacerdotale : Elkin Darios Lopez, économe général, Gérard Monfette, Bruno Hamel et Gabriel Pelletier ont concélébré et le frère Michel Lagrois était présent également. L’inhumation aura lieu à Ste-Marie plus tard après la fonte des neiges.
Le texte de la prière de Sr Claire en action de grâces pour ses 70 ans de profession a été déposé près de son cercueil. Il traduit les sentiments qui l’ont animée tout au long de sa vie religieuse.
Seigneur Jésus, il y a soixante-dix ans, dans la joie et la ferveur de ma jeunesse, je t’ai consacré ma vie. Dans le secret de mon cœur, je t’ai dit simplement : Tout ce que je suis, tout ce que je ferai, je te l’offre de tout cœur pour la sanctification des prêtres, tes amis. C’est ma réponse d’amour à ton appel.
Au soir de ma vie, je te l’avoue en toute sincérité, je ne regrette rien de ce que j’ai quitté pour te suivre et vivre dans ta compagnie.
Comme tu m’avais prévenue, il m’est arrivé de rencontrer la croix, mais je sentais que tu étais là pour soutenir mon espérance et me garder dans la paix. Tu as été fidèle, bien au-delà de mes attentes. Tu m’avais promis le centuple, merci de me l’avoir accordé si généreusement. Quant à moi, il m’est arrivé de manquer d’amour à ton service et d’attention envers mes sœurs. Je compte en toute confiance sur ton infinie miséricorde et sur leur pardon.
Seigneur, je te confie mon amour toujours disponible, mes souvenirs toujours vivants, ma communauté qui me comble. Je veux faire de mes dernières années un chant d’action de grâce et une montée joyeuse à la rencontre de ton amour.
Tous les jours, je lève les yeux vers ta demeure où tu m’appelles. C’est là que tu m’attends pour la fête éternelle. Merci, Jésus!

Merci, Sr Claire pour ce que tu as été pour Jésus, pour ta famille, pour les prêtres et pour tes sœurs bien-aimées.
Rita de Jésus
13 février 1927 – 11 décembre 2024
En octobre 1982, Sœur Cécile a répondu à un questionnaire en vue de sa nécrologie. On retrouve deux compléments à ce document, écrits en mars 1999 et le 18 août 2020.

Sr Cécile Cossette
1927 – 2024
« Je suis née en 1927 à La Reine, village de l’Abitibi. Mes parents ont déménagé à Duparquet, lorsque j’avais huit ans pour s’établir sur une terre qui était à défricher. Ma mère était institutrice et musicienne. Mon père était colonisateur. Il s’instruisait beaucoup par lui-même. Nous étions neuf enfants : six filles et trois garçons. J’étais la cinquième.
« J’ai commencé mes études à La Reine avec les religieuses de l’Assomption de la Sainte Vierge pour mes deux premières années scolaires. À Duparquet, j’ai continué avec des institutrices laïques jusqu’à l’âge de 14 ans. J’ai dû les interrompre durant deux ans à cause de la maladie. À 16 ans, j’allais à l’École normale d’Amos en vue d’obtenir un diplôme d’enseignement. J’ai terminé mes études à 18 ans, au Cours complémentaire, qui équivaut aujourd’hui à une douzième année. Mes parents sont décédés après mon entrée à Béthanie. »
Sr Cécile parle d’un trait saillant de son enfance : « J’entendais parler à la maison ou à l’école qu’un jour viendrait la fin du monde. Cela me faisait réfléchir et je craignais que cet événement arrive avant que j’aie pu réaliser quelque chose de bien dans ma vie. Je voulais avoir le temps de grandir et de suivre la vocation à laquelle le bon Dieu m’appellerait.
« Mes parents étaient profondément chrétiens. Mon père avait déjà pensé à être missionnaire et ma mère a beaucoup hésité entre la vie religieuse et la vie dans le mariage. Jésus a choisi trois de leurs filles pour être religieuses.
« Mon père avait une sœur religieuse et aussi quelques tantes en communauté; ma mère avait deux sœurs religieuses et quelques cousins aussi en communauté.
« Avant d’entrer à Béthanie, j’ai enseigné durant un an et demi; ma deuxième année a été interrompue à cause de ma faiblesse de santé. »
« J’ai dit plus haut que j’ai commencé la classe avec des religieuses et qu’il y avait des religieux dans la famille de mes parents. Donc j’en voyais souvent durant mes premières années; vers l’âge de 7 ans je disais déjà que je me ferais religieuse; je voyais que les religieuses étaient bonnes, qu’elles priaient beaucoup et je les admirais, je les aimais. Ma mère nous parlait de vocation, nous faisait prier pour la connaître et nous parlait avec estime de la vie religieuse. J’ai grandi avec cette pensée que je serais religieuse.
« Mais vers 15 ans, je voyais moins de religieuses, je commençais à me sentir attirée vers le monde. J’avais parfois le désir de me marier, j’étais assez vaniteuse, j’aimais les beaux vêtements et la belle apparence. La pensée de la vie religieuse s’estompait un peu. À 16 ans, quand j’ai repris contact avec les religieuses à l’École Normale où j’étais pensionnaire, ce désir de la vie religieuse est réapparu avec plus d’intensité. Un jour que je réfléchissais à mon avenir, j’ai eu une certitude intérieure que c’était ma vocation mais je ne savais pas encore dans quelle communauté je serais religieuse. La directrice de l’École Normale était une éducatrice exceptionnelle, elle aidait les jeunes filles qui le désiraient à s’orienter dans la vie. C’est elle-même qui m’a fait connaître les Oblates de Béthanie; elle avait enseigné à Saint-Maurice et connaissait la Congrégation. Elle avait déjà orienté quelques jeunes filles vers notre communauté. À 20 ans, en 1947, j’ai donc répondu à l’appel qui persistait au plus profond de moi-même. La rupture avec mon milieu a demandé de très grands sacrifices; Pointe-du-Lac, c’était loin de l’Abitibi et je ne connaissais personne. Après quelques mois de correspondance avec la Supérieure des Oblates de Béthanie, il a été convenu que j’irais faire une retraite; après ces quelques jours je pourrais entrer comme postulante si vraiment je me sentais appelée à cette vocation et si les Supérieures m’acceptaient. Étant donné la grande distance, c’est ce que j’ai fait. Je ne suis pas retournée dans ma famille. »
« Je suis arrivée à la fin de juin 1947. J’ai pris l’habit le 2 février 1948, puis je suis partie pour la France à la fin de septembre de la même année. J’ai donc terminé mon noviciat à Paris. J’ai travaillé à l’imprimerie jusqu’en 1961. J’ai été assistante locale quelques années à la Maison-Mère, puis secrétaire de Mère Thérèse de Jésus environ un an et demi. En 1962, j’étais nommée supérieure à Pierrefonds, en 1965 supérieure à Pointe-du-Lac jusqu’à la fermeture de la maison au mois de septembre. De septembre à janvier 1966, je suis restée à Ste-Agathe-des-Monts avant de recevoir une obédience pour le Grand séminaire d’Ottawa. En 1967, après le Chapitre de révision des Constitutions, j’ai fait deux années d’études en Sciences religieuses en vue de la formation des vocations de l’avenir. Pendant neuf ans, j’ai donné des cours aux sœurs qui voulaient faire leur année doctrinale à Béthanie. Puis les jeunes ont commencé à entrer en avril 1981; j’ai été nommée directrice des novices à Sainte-Agathe-des-Monts en octobre 1981. »
De juin 1984 à février 1986, Sr Cécile s’occupa des postulantes et en 1987 des junioristes. En octobre 1987 elle devint supérieure locale à Ste-Agathe, puis 14 août 1993 jusqu’en 2005, elle fut supérieure générale à l’avenue Murray, Québec. Élue conseillère générale le 6 août 2005, elle fut nommée supérieure locale à Ste-Marie-de-Beauce le 7 octobre 2005. Elle déménagea à Montréal en 2012 et y demeura jusqu’à la fermeture de ce Béthanie. Le 7 juillet 2014 elle vint demeurer de nouveau à la Maison générale, à Québec. En 2017 elle était accueillie chez les Augustines de la Miséricorde.
« Je me souviens que la spiritualité de la Congrégation m’avait beaucoup attirée lorsqu’on m’avait envoyé de la documentation. L’amour de Jésus Prêtre et Victime au Saint-Sacrement, la vie de prière et de service pour les prêtres, tout cela m’a fait vibrer profondément. À Béthanie, j’ai appris à apprécier toujours plus la vie d’adoration. Au début, j’étais assoiffée de connaître Jésus pour l’aimer. J’aimais beaucoup l’étude, j’ai donc reporté toute ma soif de connaître sur la science de Jésus. Après quelques années, Jésus m’a fait découvrir le mystère de l’Église, que je vivais en Église. Cela élargissait tellement mes horizons, alors qu’à cette époque on ne nous parlait pas beaucoup de l’Église et que chaque Congrégation semblait fermée sur son petit univers. Quand l’ouverture s’est faite sur l’Église, je me sentais respirer plus à l’aise, je me sentais vivre avec tout le Peuple de Dieu.
« Quelques-uns de mes défauts que j’ai travaillé à améliorer : pas assez d’oubli de moi-même, orgueil qui m’empêchait parfois de reconnaître immédiatement mes torts. Je bénis Jésus pour sa grande miséricorde envers moi!
« Tout en continuant d’approfondir la connaissance de Jésus, j’ai été de plus en plus heureuse de Lui appartenir en Église, de L’aimer, de Le contempler et de Le laisser agir en moi. »
« De 1969 à 1987, j’étais responsable de formation et de la pastorale vocationnelle. Quand il n’y avait pas de jeunes, je donnais les cours de l’année doctrinale aux professes. Je participais à beaucoup d’activités vocationnelles, parfois avec d’autres religieuses, parfois avec l’animatrice de pastorale scolaire à Sainte-Agathe-des-Monts. La semence était jetée en terre, au Maître de la moisson de la faire germer à son heure.
« De 1973 à 1976, ma santé a flanché. J’ai dû prendre du repos et ralentir mes activités. Ma glande thyroïde ne fonctionnait pas normalement; il a fallu trois ans de souffrances avant que les médecins trouvent la cause de ma grande fatigue accompagnée de dépression. Pendant ce temps, Jésus me purifiait afin que je m’approche de Lui de plus en plus. Après ces années vécues douloureusement, je pouvais dire avec sainte Thérèse-de-l’Enfant-Jésus : « Tout est grâce! »
« Après le Chapitre de 1987, j’étais nommée supérieure à Ste-Agathe-des-Monts jusqu’au Chapitre de 1993. Au mois d’août 1993, j’étais élue supérieure générale. J’ai eu la grâce d’accepter cette fonction en pensant que Jésus m’avait tellement soutenue dans les fonctions précédentes que je pouvais compter sur Lui en toute confiance pour l’avenir. J’ai accepté dans un esprit de service envers ma congrégation. Une des grâces que ce bon Maître m’a faite en cette responsabilité, c’est celle de la miséricorde, de la compassion. Je me suis sentie remplie de bonté, de miséricorde, pour chacune de mes sœurs. Il me faisait partager les sentiments de son Cœur miséricordieux pour toutes les faiblesses humaines. Devant une tâche plus difficile, je disais à Jésus que je me cachais dans son Cœur pour y demeurer toujours. Je sentais une grande sécurité pour accomplir les devoirs de ma fonction de supérieure parce que je puisais cette force dans son Cœur.
« Lorsque je partais visiter les sœurs à l’occasion de la visite régulière ou en d’autres occasions, je demandais à mon ange gardien d’aller rencontrer l’ange gardien de chacune des personnes que j’allais visiter. Chaque fois, ce bon ange préparait bien les cœurs à ma venue.
« Quelques textes de la Parole de Dieu me nourrissaient spirituellement, c’est-à-dire que ces textes avaient ma préférence, je me nourrissais beaucoup de la Parole de Dieu. En voici quelques-uns :
– Demeurez dans mon amour. (Jn 15, 9)
– Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure. (Jn 14, 23)
– Qui m’a vu a vu le Père. (Jn 14, 9)
– Voici que je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. (Ap 3, 20)
Quelques psaumes alimentaient souvent ma prière :
Ps 41 : Comme le cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant…
Ps 62 : Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau.
Ps 83 : De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l’univers…mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant.
Bénis le Seigneur, ô mon âme. (102). Rendez grâce au Seigneur, car il est bon, éternel est son amour…(135). Je te rends grâce, Seigneur, de tout mon cœur…(137)
Je veux chanter éternellement les miséricordes du Seigneur, parce qu’Il m’a choisie pour servir en sa présence. (Lit. euch.)
« À l’âge de 93 ans, j’ajoute ces quelques notes pour aider l’Oblate qui devra rédiger mon nécrologe, quand Jésus m’appellera près de Lui.
« En 2000, j’ai initié la cause du Père Eugène Prévost et procédé à l’incorporation de l’organisme Les Amis de Béthanie qui s’en occupe. J’ai permis aussi que la revue Aux Amis du père Prévost continue sous le titre : Les Amis de Béthanie. La communauté poursuivait ainsi ce que la Fraternité Sacerdotale avait commencé dès 1951. En 2005, à 78 ans, après deux mandats comme supérieure générale, j’ai accepté de rendre un autre service, cette fois comme supérieure locale à Ste-Marie de Beauce auprès des sœurs malades. Au cours des six ans, j’ai dû accompagner quinze sœurs dans leurs derniers moments. Ce sont des occasions de grâces et d’émotions. Je n’avais pas eu souvent l’opportunité de les accompagner auparavant. C’est une manière de se préparer soi-même à cet événement si important, surtout à l’approche des 80 ans puisque j’ai été à Ste-Marie de 78 ans à 84 ans.
« Après le Chapitre de 2011, j’ai répondu à une demande de la supérieure générale pour être supérieure à Montréal. Jésus me donnait la grâce d’accepter malgré l’âge avancé. La santé était encore assez bonne heureusement. Étant donné que les religieux de la Fraternité Sacerdotale ont dû quitter par manque de personnel, mon séjour dans cette maison a été de deux ans et demi, seulement. À la Maison générale, je pouvais encore rendre des services selon mes capacités diminuées. À Béthanie, le chant demande beaucoup de préparation pour les offices de chaque jour. J’apporte ma collaboration dans ce domaine, puisque Jésus m’en donne le talent.
« Les psaumes que j’ai cités plus haut continuent d’alimenter ma prière. C’est aussi une bonne préparation pour le grand jour de la venue de Jésus qui s’apprête à me prendre avec Lui au moment connu de Dieu seul. « Quand sera-ce mon tour, au ciel est mon Amour! »
Au cours du mois de novembre 2024, Sr Cécile souffre d’une sévère crise de foie qui la fragilise beaucoup. La circulation sanguine se fait mal dans sa jambe gauche, ce qui engendre d’intenses douleurs. Son pied devient bleu. Elle ne peut plus suivre la communauté. À partir du mercredi matin, 1er décembre 2024, Sr Cécile reçoit les soins de confort. Elle reste calme et sereine, étant très bien soignée. Toutefois, à 22 h 40, l’infirmière réveille Sr Hélène pour lui dire : « Sœur Cécile est décédée! » La prière de notre chère sœur a été exaucée car elle avait dit : « Je demande à Jésus de venir me chercher. » L’infirmière n’a pas eu le temps de prévenir Sr Hélène à temps. Tout s’est fait si vite…
Les funérailles de Sœur Cécile Cossette ont eu lieu mercredi le 8 janvier 2025, à 10h.30 en la chapelle historique des Augustines de l’Hôpital Général de Québec, présidées par le père Jean Martel, Mariste, assisté du père Elkin Lopez, Conseiller général de la Fraternité Sacerdotale, de l’abbé Pierre Gingras, modérateur de la paroisse Notre-Dame-de-Foy, et de l’abbé Jean-Guy Breton, aumônier des Oblates à la Maison Générale.
Étaient présents son frère Anicet et André, son neveu qui a proclamé la première lecture extraite de la première lettre de saint Jean. Étaient présents également, des membres de sa famille religieuse, deux frères de la Fraternité Sacerdotale, des sœurs Augustines et des Sœurs résidentes, des connaissances et amis(es). Elle a été conduite le jour même au cimetière paroissial de Ste-Marie de Beauce, où elle sera inhumée dans le lot communautaire à une date ultérieure, quand la neige sera disparue. Des Oblates de Béthanie seront alors témoins de l’inhumation, après l’avoir été de sa vie exemplaire.
Sœur Cécile Cossette nous laisse le témoignage d’une vie fidèle à ses engagements, et à l’évangile par sa pratique de la douceur et de la miséricorde dans l’exercice de l’autorité. Nous pouvons souligner sa contribution dans la formation des jeunes alors qu’elle ne voulait pas entrer dans une communauté vouée à l’enseignement. Son renoncement l’a amenée à vivre libre dans l’accomplissement de la volonté de Jésus. Elle avait reçu une grâce personnelle pour l’amour de l’Église après avoir lu plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’Église … elle aimait beaucoup la lecture.
Informé du décès de Sr Cécile, un prêtre diocésain nous a laissé ce témoignage: « Je viens de célébrer la messe aux intentions de Sr Cécile Cossette. Cette religieuse est sainte en ce monde et dans l’autre. Nous lui devons tant. D’abord le témoignage de sa vie et son amour de Jésus-Prêtre et celui envers nous, prêtres. La fondation de la maison de l’avenue Oak (L’Oasis Marthe et Marie) et tant d’autres éléments dont j’ai été moi-même bénéficiaire de sa charité dans les Œuvres confiées et dont elle saisissait la pertinence. »
Jésus seul!