
En 1952, le cardinal Crisanto Luque, archevêque de Bogotá, se trouvait à Rome pour la visite ad limina des évêques de Colombie. Comme bien des prélats, il choisit de résider à la résidence sacerdotale de Rome (Monte Mario), alors maison généralice de la Fraternité Sacerdotale. Impressionné par le travail de la congrégation, il demanda au supérieur général, le père Joseph Bergeron, d’ouvrir une maison pour les prêtres en Colombie. Deux ans plus tard, avec l’encouragement du cardinal et grâce à une bienfaitrice insigne, Elisa Guttiérez, cinq religieux venaient s’établir au Cénacle Jésus-Prêtre, inauguré le 25 mars 1954. Un prêtre et les trois frères sont Canadiens, l’autre prêtre est originaire du Brésil. Assez rapidement, des membres du clergé demandent à venir résider au Cénacle; dès 1956, il faut agrandir la maison afin d’augmenter la capacité d’accueil, car de plus en plus de prêtres de passage demandent à y être reçus, en plus des résidents réguliers.
Dès l’année suivante, en mars 1954, des démarches sont entreprises auprès des archevêques de Bogotá et de Paris afin de permettre aux Oblates de Béthanie de venir aider leurs frères en religion. Le premier Béthanie colombien est ouvert le 15 septembre 1955 par quatre religieuses canadiennes. Elles assurent la cuisine, le blanchissage, le repassage et la couture pour les religieux de la Fraternité et les prêtres en résidence; elles se mettent également à l’étude de l’espagnol. Assez rapidement, des jeunes demandent leur admission dans l’une ou l’autre congrégation. Les jeunes filles sont d’abord accueillies à Béthanie mais, la maison étant trop petite, les vocations se rendent au Canada et en France même pour leur formation première. Elles sont aussitôt remplacées par des aspirantes. Religieux de la Fraternité et Oblates de Béthanie animent toujours cette première résidence colombienne.
Un autre bienfaiteur de la Fraternité sacerdotale, Evaristo Obregón, offre à la Fraternité Sacerdotale de venir desservir la chapelle Sainte-Philomène à Cali, dans le diocèse du même nom. L’évêque, Mgr Julio Caicedo, avait séjourné au Lac-Supérieur, il connaissait la congrégation et l’accueillit avec plaisir. Les religieux seront présents à Cali de 1975 à 1989; les Oblates, arrivées en 1966, y œuvreront jusqu’en 2015. Elles travailleront également au séminaire diocésain, de 1982 à 1986.
La première Colombienne à demander son entrée chez les Oblates de Béthanie est Maria Elena Rojas (1921–2008), venue à Béthanie il y a 70 ans, le 1er avril 1956; elle commencera son noviciat le 3 août suivant. Après avoir prononcé ses premiers vœux le 21 novembre 1958, elle reçoit son obédience pour le Canada, où elle passera treize ans, avant d’aller se dévouer en France pendant 25 ans. Elle est retournée en Colombie en 1997.
Avec l’encouragement du cardinal et grâce à une bienfaitrice insigne,
cinq religieux venaient s’établir au Cénacle Jésus-Prêtre, inauguré le 25 mars 1954..


À gauche : Derrière le Cénacle de Bogotá, l’entrée de Béthanie (porte de gauche).
À droite : Le P. Oliva Campagna avec un prêtre, à Bogotá.
Les fondatrices du Béthanie de Bogotá avec Mgr Georges-Léon Pelletier,
en septembre 1955 : Sr Isabelle de Jésus (Isabelle Laramée), Sr Julienne de Jésus (Stella Maheux),
Sr Gabrielle de Jésus (Gabrielle Rouette), Sr Pierre de Jésus (Jacqueline Simard).
Le Cénacle SanJuan, à Cali, où religieux et Oblates de Béthanie se sont dévoués de 1965 à 2015.
Après avoir ouvert deux Cénacles et un Béthanie en France, le père Eugène Prévost, à la demande du pape saint Pie X, a ouvert deux autres maisons pour la Fraternité Sacerdotale à Rome. Mais les vocations tardent à venir. Le fondateur décide alors de retourner dans son pays natal pour y ouvrir des pépinières de vocations. Après avoir considéré les possibilités de s’installer dans quelques diocèses, son choix s’est porté sur celui de Trois-Rivières, dont l’évêque d’alors, Mgr François-Xavier Cloutier, est prêt à l’accueillir.
En mai 1929, après une audience du pape Pie XI, le père Prévost s’embarque à Cherbourg en direction de Québec, en compagnie de son secrétaire, le père Georges Lapointe, et du père Albert Allard, futur supérieur de la maison canadienne. Après quelques jours à Saint-Jérôme pour revoir sa famille et baptiser son neveu, le père Prévost et ses confrères s’installent au monastère du Précieux-Sang de Trois-Rivières où l’aumônier, le chanoine Léon Lamothe, les accueille. Le 12 juin, ils visitent une propriété à Pointe-du-Lac, petit village aujourd’hui réuni à Trois-Rivières. Situé en face du lac Saint-Pierre, élargissement du fleuve Saint-Laurent, le terrain jouxte celui des Frères de l’Instruction chrétienne. Le 1er juillet, en la fête du Précieux-Sang, le contrat de vente est signé dans le bureau du chanoine Lamothe, au monastère. Plusieurs étudiants et quelques prêtres manifestent le désir d’entrer au postulat, placé sous le patronage de Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus. Les travaux de transformation de la maison étant suffisamment avancés et quelques postulants étant déjà arrivés, le Cénacle est inauguré le 1er août. Mgr Cloutier y célèbre la première messe, suivie de l’exposition du Saint Sacrement. Le père Prévost passe une partie de l’été à faire le tour des séminaires et collèges classiques, à la recherche de vocations, et pourra s’embarquer pour Cherbourg avec le père Lapointe et six recrues pour la Fraternité Sacerdotale, le 10 octobre 1929.
À la mi-juillet 1933, le père Prévost et le père Lapointe se rendent à Lanroze visiter les Oratoriennes; certaines de leurs consœurs avaient permis à Béthanie de revivre, en 1911. Mais elles ne demeurent que quatorze, la plupart très âgées. Séjournant avec une communauté en voie d’extinction, les deux pères comprennent que le Canada, berceau de nombreuses vocations pour la Fraternité Sacerdotale, permettra également d’assurer la continuité des Oblates de Béthanie. Dès le 29 juillet, le Serviteur de Dieu s’embarque pour le Canada afin de mettre ce projet à exécution avec deux religieux, le père Paul-Émile Labelle et le frère Sylvio Auclair. Au début d’août, le père Prévost achète une maison au centre du village de Pointe-du-Lac, le futur Béthanie. La propriété a été acquise de Joseph Fortin pour la somme de 4 700 $. Deux Oblates canadiennes s’y installent le 24 septembre, Cécile Houde (Sœur Cécile de Jésus) et Marie-Louise Dubé (Sœur Louise de Jésus). Mgr Cloutier, qui a donné son aval à la fondation le 8 août, vient bénir la maison le 29 septembre. À la mi-octobre, le Serviteur de Dieu et le père Labelle ramènent dix recrues pour la Fraternité : deux prêtres, trois scolastiques et cinq frères convers. Ils ont laissé le père Auclair, ordonné prêtre à l’église paroissiale de Pointe-du-Lac le 1er octobre, au Cénacle où il secondera le père Allard comme maître des novices. L’avenir des communautés est assuré.
Le premier Cénacle Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, à Pointe-du-Lac.


À gauche : le Cénacle après son agrandissement.
À droite : le couvent de Béthanie, au village; à l’extrême droite, la maison de M. Fortin.
Devant la maison de Béthanie, le père Prévost entouré de Louise Dubé et Cécile Houde; derrière, les trois premières postulantes.
Avant de fonder les congrégations de la Fraternité Sacerdotale et des Oblates de Béthanie, en 1901, le père Eugène Prévost, alors religieux du Saint-Sacrement, a vécu à Paris et à Marseille, de 1887 à 1900. Comme directeur de l’Association des prêtres adorateurs, il était en contact avec de nombreux membres du clergé éprouvant des difficultés personnelles. Les besoins de ces prêtres lui inspirent alors la fondation de deux nouvelles familles religieuses, l’une offrant aux prêtres l’hospitalité et la réhabilitation (religieux de la Fraternité Sacerdotale), l’autre vouée à seconder les religieux par la prière et le dévouement discret dans leur propre maison (sœurs Oblates de Béthanie). Fondation audacieuse, parce que le gouvernement français est à la veille de promulguer des lois anti-congrégationnistes. Fondation courageuse, car s’occuper des « prêtres tombés », comme on disait à l’époque, était souvent mal vu.
Le 17 février 1901, le père Prévost est reçu par Sa Sainteté Léon XIII. Le pape fait alors la lecture d’un rescrit daté du 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes. Dans ce document, le pape confie le projet du Serviteur de Dieu à la volonté de Dieu, Père miséricordieux, et juge l’Œuvre Sacerdotale bien organisée tant dans ses objectifs que dans ses moyens; il s’agit d’une Œuvre universelle qui répond à tous les besoins des prêtres dans tous les pays, se présentant sous l’aspect d’une œuvre de charité sacerdotale à l’intention des prêtres en difficulté, œuvre de miséricorde voilée par l’accueil des prêtres âgés et infirmes. La congrégation sera à la fois contemplative et active, dont les membres se remplissent de l’amour de Jésus essentiellement dans l’Eucharistie et dans l’adoration diurne. Le rescrit confirme le nom de « Fraternité Sacerdotale », énonce les vertus devant être pratiquées par les membres de la Congrégation et bénit tous ceux qui, maintenant et plus tard, vivront dans l’esprit de l’Œuvre. Léon XIII assure ensuite le père Prévost de ses prières. Il est en outre heureux d’accueillir la requête du Serviteur de Dieu qui lui présente sa sœur Ninette, saisissant ainsi l’occasion de partager avec le Saint Père son désir de fonder une congrégation féminine.
Après avoir réuni quelques compagnons, et ramené du Québec des compagnes pour Ninette, les premières maisons sont ouvertes à Paris, le 8 septembre 1901 pour la Fraternité Sacerdotale, le 21 novembre 1902 pour les Oblates du Saint-Sacrement (premier nom de la communauté des religieuses). Quelques années plus tard, l’archevêque de Paris, le cardinal Jean Verdier, a érigé la Fraternité Sacerdotale en congrégation religieuse de droit diocésain, en 1933, faisant de même pour les Oblates de Béthanie en 1939.
La Fraternité Sacerdotale ouvrira son deuxième Cénacle, une maison de réhabilitation sacerdotale, en 1902. Lors de sa relocalisation à Gargenville, en banlieue de Paris, en 1947, la Fraternité invitera les Oblates à venir s’établir à proximité. Au cours des ans, les religieux de la Fraternité Sacerdotale ont aussi été présents à Villiers-le-Bel, Benais, Grez-Neuville, Parentignat et Fresnes. Les Oblates de Béthanie ont œuvré au Foyer sacerdotal d’Aix-en-Provence, de 1987 à 2008.
En 2026, trois Oblates de Béthanie continuent d’assurer une présence discrète à la Maison Marie-Thérèse, maison de retraite des prêtres âgés du diocèse de Paris aujourd’hui ouverte à tous. De son côté, un religieux de la Fraternité Sacerdotale demeure au service du diocèse de Belley-Ars.
De 1903 à 1948, le Cénacle Regina Cleri au 228, boulevard Péreire, Paris,
est à la fois hôtellerie sacerdotale pour les prêtres de passage
et maison-mère de la Fraternité Sacerdotale. L’édifice n’a pas changé depuis le temps du fondateur.


Les immeubles des 106, 106bis et 108, boulevard Péreire,
ont abrité la maison-mère des Oblates de Béthanie de 1905 à 1965;
ils ont été démolis pour faire place à une tour d’habitation.
Depuis la nuit des temps, l’être humain ressent le besoin de marquer la marche du temps par des moments spéciaux. Dans l’Ancien Testament, on célébrait une année de grâce à tous les cinquante ans (Lévitique 25, 10-13) : c’est l’inspiration de la tradition catholique des années jubilaires. Les deux premiers jubilés ont été célébrés en 1300, puis en 1350; depuis 1470, c’est à tous les vingt-cinq ans que l’Église proclame une Année sainte, en plus des années jubilaires spéciales, par exemple en 1933 et 1983, pour célébrer les anniversaires de la Rédemption, ou en 2016, le Jubilé de la Miséricorde. « L’Année sainte est donc un temps de conversion, de pénitence, de pardon et de rémission des peines temporelles encourues pour le péché. C’est aussi, par conséquent, une année de liesse et d’action de grâce. » (Wikipédia, article « Année sainte ».)
Dans nos familles, la célébration des anniversaires de naissance et de mariage est depuis longtemps traditionnelle. Fêter le jour de sa naissance était une coutume bien implantée en Chine selon la description qu’en a fait Marco Polo dans un de ses livres, rédigé vers 1300. Peu de temps après, on trouve les premières traces de telles célébrations en Occident, et l’habitude de souligner je jour de sa naissance, parfois de son baptême, semble se répandre, surtout à partir de l’époque de la Renaissance, puis se généraliser au cours des deux derniers siècles. Dans certains pays de tradition catholique, par exemple la France, la célébration de la fête de son saint patron était encore plus importante que celle de l’anniversaire de naissance. La célébration des anniversaires de mariage est plus récente, puisque les époux mouraient souvent beaucoup plus jeunes qu’aujourd’hui. Grâce à l’augmentation de l’espérance de vie, on a pu commencer à souligner les noces d’argent (25e) ou d’or (50e) des heureux couples.

Fêter le jour de sa naissance était une coutume bien implantée en Chine
selon la description qu’en a fait Marco Polo dans un de ses livres, rédigé vers 1300.
De même, dans les congrégations religieuses, l’habitude de célébrer à tous les vingt-cinq ans les anniversaires de fondation de l’institut, ainsi que ceux de la profession de ses membres, est bien établie. L’anniversaire de profession, qui rappelle le passage du statut de novice à celui de membre à part entière, constitue un moment festif où famille religieuse et famille naturelle s’unissent pour célébrer le ou la jubilaire. Quant à l’anniversaire de fondation, il permet de remercier pour le passé, de célébrer au présent et de préparer l’avenir. Sous le signe de l’action de grâce et de la fête, nous célébrerons le 125e anniversaire de fondation des congrégations de la Fraternité Sacerdotale et des Oblates de Béthanie en rappelant quelques moments significatifs tirés de l’histoire des deux communautés.
La plus fameuse des quatre basiliques majeures est sans doute la basilique Saint-Pierre. Elle a remplacé la première église bâtie sous l’empereur Constantin (datant du IVe siècle), et tout comme cette dernière, elle a été construite au-dessus de la tombe de saint Pierre, qui repose sous l’autel principal surmonté d’un somptueux baldaquin. Les architectes Donato Bramante, Michel-Ange, Carlo Maderno, Gian Lorenzo Bernini (pour la colonnade et la place) ont tour à tour œuvré à cet énorme chantier qui a duré cent vingt ans, de 1506 à 1626. Les deux conciles du Vatican y ont eu lieu.
La basilique Saint-Pierre demeure encore aujourd’hui la plus grande église au monde, avec une capacité de 60 000 personnes. Elle a inspiré de nombreuses églises à travers le monde, dont la cathédrale Marie, Reine du monde, à Montréal. Sa façade majestueuse, son dôme imposant, sa place qui semble ouvrir les bras aux visiteurs la font reconnaître dans le monde entier.

La façade de Saint-Pierre d’après une œuvre de Carlo Maderno.

L’intérieur étonne par son immensité.

Derrière le baldaquin, situé au-dessus de la tombe de saint Pierre, on aperçoit le vitrail de l’Esprit Saint
dominant la « chaire de saint Pierre », trône de bois du IXe siècle symbolisant la primauté de l’évêque de Rome.
Parmi les nombreuses œuvres d’art que la basilique Saint-Pierre renferme, la plus fameuse est sans doute la Pietà de Michel-Ange. Elle abrite en outre de nombreuses tombes et des reliques, tant de saints que d’objets. Outre les tombes de nombreux papes, on peut se recueillir devant les reliques des apôtres Simon et Jude, des pères de l’Église Jean Chrysostome et Grégoire de Nazianze, ainsi que celles de saint Josaphat, martyr ukrainien. On y conserve également des reliques liées à la passion du Christ, dont le voile de Véronique et la lance du soldat qui perça le côté du Christ en croix.

La Pietà, sculptée dans un seul bloc de marbre par Michel-Ange en 1498–1499.
Le père Eugène Prévost a souvent prié à Saint-Pierre au Vatican. Dès le jour de son arrivée à Rome comme étudiant, le 4 novembre 1883, il sert la messe du père Paul Maréchal, religieux du Saint-Sacrement, à l’autel du tombeau de saint Pierre. Le 22 février 1884, il a le bonheur d’apercevoir le pape Léon XIII, lors d’une audience accordée à un groupe de pèlerins belges. Le père Prévost retournera plusieurs fois à Saint-Pierre pendant ses quatre années d’études en philosophie.
Quelques années plus tard, alors que le père Prévost désire fonder deux nouvelles congrégations religieuses, il retourne à la Ville éternelle en compagnie de sa sœur Ninette afin de faire approuver son projet par le pape. Parvenu à Rome le 21 décembre 1900, il va prier à la Confession (tombeau de saint Pierre) trois jours plus tard, tout en songeant avec émotion au fondateur de la congrégation qu’il vient de quitter, le père Eymard. Le père Prévost retourne à la basilique vaticane le lendemain, jour de Noël. Le jour de l’Épiphanie, 6 janvier 1901, Eugène et Ninette ont le bonheur d’apercevoir le pape Léon XIII pendant les célébrations à la basilique vaticane et de recevoir sa bénédiction. Puis de janvier à mars 1901, alors qu’il précise son projet de fondation pour le faire entériner par le pape Léon XIII, le père Prévost ira souvent se recueillir à Saint-Pierre. Entre 1901 et 1903, le fondateur bénéficiera de trois audiences privées avec le pape Léon XIII.
En novembre 1903, le père Prévost fait un vœu privé d’obéissance au pape Pie X, successeur de Léon XIII décédé en juillet. Le 11 avril 1904, alors qu’il assiste à la messe à Saint-Pierre, le père Prévost a le bonheur d’apercevoir le nouveau pape. Deux jours plus tard a lieu la première des cinq audiences accordées au fondateur par Pie X, qui le recevra toujours avec grande bonté. Le Souverain Pontife l’invitera à fonder une maison à Rome, et favorisera la diffusion de l’image de la Sainte Face de Jésus par les Oblates de Béthanie et la Fraternité Sacerdotale.

Le pape Léon XIII.
Pour les Amis de Béthanie et du père Prévost, le monument le plus significatif de Saint-Pierre est sans doute la tombe de saint Pie X. D’abord inhumé dans les grottes situées sous la basilique, le corps du pontife a été transféré le 17 février 1952 à l’autel de la Présentation, dans la basilique Saint-Pierre, après sa béatification (4 mars 1951; canonisé le 29 mai 1954). Le pape François est allé s’y recueillir le 10 avril dernier, onze jours avant son décès. Un monument à la mémoire de Pie X a été érigé en 1923 dans l’allée latérale gauche. Dans la crypte, tout près de l’ancien tombeau de saint Pie X repose le cardinal Rafael Merry del Val (1865–1930), proche conseiller du saint pape et ami dévoué du père Prévost.

Sous l’autel de la Présentation repose le corps de saint Pie X.
La cathédrale de Rome, « mère et chef de toutes les Églises du monde », a été rebâtie entre 1650 et 1735, est la quatrième église en ce lieu depuis la première, bâtie par l’empereur Constantin entre 320 et 324. Son titre exact est « Archibasilique du Très Saint Sauveur et des Saints Jean-Baptiste et Jean l’Évangéliste du Latran ». Son nom vient de la famille romaine des Laterani, qui y avait son palais; encore aujourd’hui, à côté de la basilique se dresse un vaste palais, où ont été signé en 1929 les accords du Latran entre l’Italie et le Vatican, afin de normaliser les relations entre les deux États. D’autres monuments, dont un magnifique baptistère de l’époque de Constantin, un cloître médiéval et l’édifice abritant la Scala Sancta, les marches que Jésus aurait gravi lors de sa passion, sont à proximité.
La basilique du Latran elle-même est imposante. Mélangeant les styles Renaissance et baroque, sa façade imposante accueille les visiteurs au bout d’une longue allée. L’autel papal, à la croisée du transept, est surmonté par les reliquaires des têtes de saint Pierre et de saint Paul. L’abside a conservé une mosaïque du XIIe siècle. Vingt-deux papes y sont inhumés; six de leurs tombeaux peuvent être admirés dans la basilique, dont celui de pape Léon XIII, protecteur de l’Œuvre du père Eugène Prévost.
Étant la cathédrale de Rome, Saint-Jean-de-Latran est souvent l’endroit où est célébrée l’ordination de nouveaux prêtres. À l’époque du père Prévost, plusieurs cérémonies marquaient le parcours des futurs prêtres. C’est dans la basilique du Latran qu’Eugène Prévost a vécu la plupart de ces étapes : la tonsure (20 septembre 1884), les ordres mineurs d’exorciste, d’acolyte (19 septembre 1885) et de sous-diacre (18 décembre 1886), et finalement l’ordination diaconale (9 avril 1887) puis presbytérale (4 juin 1887). Il s’est préparé à devenir prêtre par dix jours de retraite, et il en conservé toute sa vie un souvenir inoubliable de cet événement et des grâces qu’il a alors reçues : « Le Père Eymard dit quelque part, qu’au jour de l’ordination, l’ange gardien passe à la gauche du Prêtre, lui laissant ainsi la place d’honneur à laquelle il a droit en vertu de la consécration sacerdotale. Pendant l’ordination, cette pensée m’a singulièrement frappé; mais j’ai éprouvé de plus avec une conviction bien forte, qu’alors aussi la T. Ste. Vierge venait se placer à la droite du Prêtre comme pour être dès ce moment sa gardienne spéciale, son guide, sa compagne inséparable. Cette pensée s’est comme imposée à mon âme, et m’a profondément touché… […] Oh! que tout cela est beau! que tout cela est grand. Pendant plus de 4 jours, je n’ai fait que pleurer, ne pouvant supporter tant d’amour, tant d’effusion divine. Oh! le jour de ma Première Messe! quel jour, quel jour, ô mon Dieu!… Quand il m’a fallu monter au Saint Autel, j’ai dû verser des torrents de larmes… Je ne sais plus ce qui s’est passé en moi; je ne le comprenais même pas. Jésus a tout fait… Ô mon Dieu, j’ai dû vous parler tout le jour par mes larmes; c’est là le seul langage qui pourra jamais dire les mystères de ce jour du ciel. Je voudrais en dire quelque chose, que je ne le pourrais pas; je me sens dans la complète impossibilité de m’exprimer à ce sujet… C’est trop haut, on ne peut atteindre jusque-là. Il faut se taire, pleurer et adorer. » (Extrait du journal personnel du père Prévost, carnet 12.)
Le calendrier liturgique, au 9 novembre, nous invite à célébrer la dédicace de la basilique du Latran. À partir de cette année, à la suggestion du pape François, ce sera également l’occasion pour chaque pays l’occasion de rappeler les saints personnages qui ont marqué leur histoire. Au Canada, à côté de nos saints et saintes, bienheureux et bienheureuses, nous pouvons sans doute réserver une petite place dans notre action de grâce pour le Serviteur de Dieu Eugène Prévost.

La majestueuse façade de la basilique, terminée en 1735, est surmontée des statues colossales du Christ, des deux saints Jean et de saints évêques.

Le cardinal Lucido Maria Parocchi (1833–1903), qui a conféré les ordres mineurs au père Prévost et l’a ordonné diacre et prêtre.

Sur cette gravure d’époque, les prêtres nouvellement ordonnés à Saint-Jean-de-Latran se prosternent.
Saint Paul, tout comme saint Pierre, a été martyrisé à Rome vers l’an 65. La piété des chrétiens de la ville amena le pape Anaclet à élever un petit oratoire sur sa tombe. Au quatrième siècle, l’empereur Constantin fait construire plusieurs basiliques, dont celle qu’on appellera bientôt Saint-Paul-hors-les-Murs, car elle s’élève à deux kilomètres des murailles protégeant la ville, sur la Via Ostiense, ancienne voie romaine à destination d’Ostie, port de mer de la capitale. Consacrée par le pape saint Sylvestre en 324, elle est rasée et reconstruite au même endroit. Ce nouvel édifice est consacré par le pape Sirice en 391. Au cours des ans, elle est plusieurs fois restaurée, notamment suite à des tremblements de terre et des inondations. Depuis le Xe siècle, des moines bénédictins habitent l’abbaye voisine.
La basilique, vieille de près de quinze siècles, fut la proie des flammes en 1823. La nef est ravagée, mais le transept et l’abside sont heureusement épargnés. On décida de la reconstruire sur le même plan, mais en interprétant le style paléochrétien des premiers siècles selon la mode néo-classique du XIXe siècle. L’intérieur demeure impressionnant, avec ses quatre-vingt colonnes de granit. Des mosaïques anciennes, restaurées après l’incendie, décorent l’arc triomphal entre la nef et le sanctuaire ainsi que le plafond de l’abside. Tout autour de la nef se trouve une frise de médaillons représentant tous les papes, rappelant la galerie des évêques de Rome réalisée par le pape saint Léon le Grand, au Ve siècle. Commencée par le bienheureux Pie IX lors de la restauration, elle est mise à jour à chaque nouveau Souverain Pontife.
À l’extérieur de la basilique, on peut voir « Quand j’étais en prison », du sculpteur canadien Timothy Schmalz, œuvre inspirée par le chapitre 25 de l’Évangile selon saint Matthieu.

Sculpture du Canadien Timothy Schmalz, installée lors du Jubilé de la miséricorde, en 2016–2017.
Après le Jubilé de l’an 2000, des fouilles archéologiques ont été entreprises pour retrouver la tombe de saint Paul. Six ans plus tard, un sarcophage de l’époque de Constantin était retrouvé sous l’autel papal. Une ouverture dans l’autel permet aux pèlerins d’apercevoir les reliques de l’Apôtre. Une analyse au carbone 14 a confirmé que les ossements du sarcophage dataient du premier ou du deuxième siècle.
En décembre 1900, le Eugène Prévost et sa sœur Ninette se rendent à Rome pour faire approuver le projet du père, de se consacrer au ministère auprès des prêtres en fondant deux nouvelles congrégations religieuses. Dès le lendemain de leur arrivée, soit le 22 décembre 1900, ils s’empressent de visiter les principales basiliques de Rome, dont Saint-Paul-hors-les-Murs : « Ce fut un vrai charme pour moi de revoir ces lieux bénis où j’étais allé autrefois prier si souvent ». On voit par cette citation que le père Prévost, alors religieux du Saint-Sacrement, était souvent allé prier aux basiliques papales pendant ses études à Rome, de 1883 à 1887.
Quatre ans plus tard, le père Prévost est de nouveau à Rome : le pape saint Pie X désire qu’il ouvre une maison dans la Ville éternelle. Le 21 avril, malgré une forte crise de rhumatisme, il va en pèlerinage à la basilique Saint-Paul pour y faire son adoration. La présence de sa sœur lui manque, ainsi que celle de son premier compagnon à la Fraternité, le père Jean Darracq. Il réfléchit à la souffrance : « Je n’ai pas à choisir, je dois aimer la souffrance quelle qu’elle soit; et, grâce à Dieu, je l’aime et je m’efforce d’en vivre » Le 7 novembre suivant, le père Prévost a trouvé une maison pour accueillir son Œuvre. En action de grâce, toujours accompagné de Ninette, il se rend en pèlerinage à la basilique Sainte-Agnès, le 8 novembre, et le lendemain, à Saint-Paul-hors-les-Murs. Le nom de religion de Ninette étant Agnès de Jésus, on comprend qu’ils se soient rendus au sanctuaire de la petite martyre.
Devant l’autel papal, de haut en bas, vue des fouilles archéologiques, des reliques de saint Paul
et des chaînes qui, selon la tradition, entravaient Paul, prisonnier à Rome.
La plus grande église de Rome dédiée à Marie trône sur la colline de l’Esquilin. Son nom en rappelle l’importance; elle est également connue comme Notre-Dame-des-Neiges, titre rappelant la légende qu’une chute de neige miraculeuse désigna l’emplacement de la future basilique. Elle est aussi parfois appelée basilique libérienne, du nom du pape Libère (352–366), car elle aurait été fondée sous son règne. La structure actuelle, enrobée d’une façade baroque, date du cinquième siècle. C’est aussi à cette époque qu’elle est dédiée à Sainte Marie, Mère de Dieu, titre proclamé lors du concile d’Éphèse (431), et qu’elle reçoit sa décoration intérieure de magnifiques mosaïques.
Une chapelle latérale, commandée par le pape Sixte V en 1585 et appelée pour cette raison chapelle Sixtine, renferme une des plus anciennes représentations sculptées de la crèche, avec la Sainte Famille, les trois mages et les têtes du bœuf et de l’âne. Les reliques du berceau de Jésus sont conservées dans la crypte de la Nativité, sous le maître-autel; c’est également le lieu du tombeau de saint Jérôme, mort en 420, traducteur de la Bible et docteur de l’Église.
Une autre chapelle latérale terminée en 1616, appelée chapelle Pauline ou Borghèse (pape Paul V), renferme l’icône très ancienne appelée Salus populi romani (Salut du peuple romain), une Vierge à l’enfant datant probablement du septième siècle. L’image a été couronnée par deux papes, Grégoire XVI en 1838 et Pie XII en 1954. Avant et après chacun de ses voyages, le pape François vient prier la Vierge Marie en cette chapelle, où il a fait édifier son futur tombeau.
Le Journal de fondation fait état de quelques visites du père Eugène Prévost à la basilique Sainte-Marie-Majeure. Ninette Prévost, sa jeune sœur, avait pris l’habit des Oblates du Saint-Sacrement le 26 juillet 1901. Le lendemain, tous deux vont en pèlerinage d’action de grâce à Saint-Pierre et à Sainte-Marie-Majeure. Quelques jours plus tard, le père Prévost a le bonheur de célébrer l’Eucharistie à l’Oratoire de la crèche, dans la chapelle Sixtine.
Trois ans plus tard, le père Prévost avait rédigé un long mémoire pour rendre compte au pape, saint Pie X, de ses œuvres. Le 19 mars 1904, en la fête de saint Joseph, il va présenter son mémoire à la Vierge Marie, à Sainte-Marie-Majeure, et à saint Joseph, dans la petite église San Giuseppe a Capo. Le 30 octobre de la même année, le père Prévost célébra à nouveau la messe à la basilique. C’est peut-être en songeant à l’icône Salus populi romani qu’il composa plus tard cette belle prière à Marie :
« Ô Marie, vous que Jésus a donnée aux hommes pour être leur espérance et leur salut, je tourne mes regards vers vous, au milieu de mes tristesses et de mes tentations. Soyez mon espérance, ô Marie, quand les ténèbres s’amoncellent dans mon âme, que la nuit m’enveloppe, que l’angoisse m’étreint, que la route me paraît sans issue et que tout en moi prend comme une teinte funèbre. Ô Marie, j’espère filialement en vous. Restez mon espérance tous les jours de ma vie, et je ne serai point confondu. »
Eugène Prévost, « Ô Marie, soyez mon espérance », Mes prières à Marie, n° 9.
Sous le tabernacle de la chapelle Sixtine, l’Oratoire de la crèche, où ont célébré saint Ignace de Loyola,
le 25 décembre 1538 (sa première messe), et le père Prévost, le 7 août 1901.
Le Jubilé de 2025, inauguré le 8 décembre 2024, sera célébré par toute l’Église catholique. Au cours de cette Année sainte, de nombreux pèlerins en profiteront pour visiter Rome et ses basiliques majeures. L’indulgence du Jubilé est attachée à la visite de ces majestueuses églises depuis le tout premier, célébré en 1300. Mais qu’est-ce qu’une basilique? Et pourquoi distingue-t-on les basiliques majeures des basiliques mineures?
Le nom de basilique vient du latin, et a d’abord servi à désigner, chez les Romains, un vaste bâtiment à usage public, constitué d’un vaste espace central (nef) flanqué de deux ou plusieurs ailes (collatéraux ou bas-côtés). Ce plan a été adopté par les premières communautés chrétiennes, qui voulaient éviter que leurs lieux de culte ressemblent aux temples païens. L’architecture des églises se diversifiant au fil des siècles, le terme « basilique » désigne aujourd’hui une église jouissant d’une importance historique ou religieuse particulière, quel que soit son style. On distingue habituellement entre les basiliques majeures, au nombre de quatre, toutes situées à Rome et au Vatican, et les basiliques mineures, très nombreuses à travers le monde.
Il importe de distinguer basilique et cathédrale. Une cathédrale est l’église de l’évêque, celle où se trouve sa cathèdre (trône épiscopal). Il n’y a en général qu’une seule cathédrale par diocèse, bien qu’on puisse aussi y trouver une cocathédrale, église servant également à l’évêque, telle la cocathédrale Saint-Antoine à Longueuil, diocèse de Saint-Jean–Longueuil, dont la cathédrale est située à Saint-Jean-sur-le-Richelieu. Certains diocèses ont également une pro-cathédrale, église ayant servi à l’évêque avant la construction d’une cathédrale proprement dite, telle la basilique Saint-Paul à Toronto, première paroisse de cette ville.
Le concept de basilique majeure est apparu en lien avec la célébration des Années saintes, ou Jubilés, dans l’Église médiévale. C’est au XIVe siècle que les quatre basiliques dites majeures, ou papales, ont été proposées aux fidèles comme lieux de pèlerinage, en lien avec les trois premières célébrations jubilaires. Lors de la toute première Année sainte, en 1300, le pape Boniface VIII attacha des indulgences spéciales à la visite des sépultures des apôtres Pierre et Paul, dans les basiliques Saint-Pierre au Vatican et Saint-Paul-hors-les-Murs. Clément VI, lors de l’Année sainte de 1350, y ajouta la cathédrale du diocèse de Rome, la basilique Saint-Jean-de-Latran. Finalement, la basilique Sainte-Marie-Majeure reçut les mêmes privilèges du pape Boniface IX, lors du Jubilé de 1390.
Si le nombre de basiliques majeures n’a pas varié depuis plus de 700 ans, les basiliques mineures sont désormais très nombreuses. En date de septembre 2024, on en compte 1924, dans presque tous les pays du monde. La majorité d’entre elles se trouvent en Europe, principalement en Italie (592), France (175), Pologne (156) et Espagne (131). Pour sa part, le Canada compte 27 basiliques. La première à recevoir ce titre, en 1878, est l’église-mère de notre pays, la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec. Douze autres cathédrales canadiennes portent également le titre de basilique. La plus récente, depuis 2021, est la basilique Saint-Finnan, à Alexandria en Ontario, première cathédrale de ce diocèse aujourd’hui uni à celui d’Ottawa. Quatre autres basiliques canadiennes sont d’anciennes cathédrales ou pro-cathédrales. Parmi les 27 basiliques au pays, on compte aussi trois sanctuaires nationaux, soit Sainte-Anne-de-Beaupré, l’Oratoire Saint-Joseph et Notre-Dame-du-Cap.
Au cours de l’année 2025, les lecteurs du bulletin Les Amis de Béthanie et les internautes naviguant sur ce site pourront effectuer un pèlerinage virtuel aux quatre basiliques majeures en compagnie du père Prévost. En effet, dès son arrivée à Rome comme étudiant en 1883, Eugène Prévost a visité ces églises et est retourné plusieurs fois y prier. En sa compagnie, nous en apprendrons davantage sur chacune d’entre elles.
LES QUATRES BASILIQUES MAJEURES : I. Saint-Pierre au Vatican. II. Saint-Paul-hors-les-Murs. III. Saint-Jean-de-Latran. IV. Sainte-Marie-Majeure.
Notre étude des rapports entre le père Eugène Prévost et la Congrégation du Saint-Sacrement, où il a passé presque vingt ans, nous a permis de constater qu’il a toujours conservé une grande estime pour sa communauté d’origine; qu’il a aimé son fondateur, saint Pierre-Julien Eymard, dont il recommandait la lecture des œuvres à ses enfants spirituels; qu’il conservé certains vocables et coutumes dans sa propre fondation. Son attitude s’explique en partie par le fait qu’il a retrouvé, chez les religieux du Saint-Sacrement, deux dispositions fondamentales qui le guideront pendant toute sa vie : son attrait pour l’adoration eucharistique et son amour pour Jésus et ses ministres.
Le père Prévost aura la joie d’assister à Rome à la béatification du père Eymard, dont il se sent toujours le fils, le dimanche 12 juillet 1925.
La cérémonie de la béatification du père Eymard a réuni à St-Pierre une foule estimée à soixante mille personnes. L’affluence des fidèles a été plus grande, parce que c’est la dernière béatification de l’année et les Romains ont voulu témoigner leur profonde vénération au Saint Père qu’ils ne verront plus avant quelques mois. Les vivats et les acclamations avaient un enthousiasme indescriptible.
« Lettre de Rome », L’Action catholique, Québec, mardi 11 août 1925, p. 3
Parmi cette foule immense, de nombreux pèlerins venus à Rome pour la célébration de l’Année sainte, notamment des groupes venus de Bulgarie et de Tunisie. Dans la foule se trouvent également plusieurs religieux du Saint-Sacrement, certains venus du Canada pour l’occasion. Lors de leur chapitre général qui s’était tenu quelques jours auparavant, le 30 juin, les religieux avaient réélu comme supérieur général le père Eugène Couet (1858–1944). Celui-ci avait remplacé le père Prévost à la tête de l’Association des prêtres adorateurs, en 1890.
Pour souligner cet événement, le Serviteur de Dieu demandera au père Georges Têtu de rédiger une biographie du nouveau bienheureux, publiée sous son pseudonyme de Jean du Cénacle, et intitulée Le bienheureux Pierre-Julien Eymard (Paris, Éditions du Bon-Pasteur, 1925, collection Fleurs d’autel, 84 p.).
En 1960, l’année de l’ouverture du concile Vatican II, le bienheureux Eymard était canonisé. Deux ans plus tard, dans le bulletin Aux Amis du Père Prévost, on pouvait lire l’hommage rendu au nouveau saint par les religieux de la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie :
On comprend avec quelle émotion le Père Prévost assistera à la Béatification de son vénérable Père, le 12 juillet 1925, dans la Basilique Vaticane, perdu dans l’immense foule, l’âme remplie d’allégresse et de reconnaissance. À trente-sept ans de distance, les mêmes sentiments du père passent dans l’âme des enfants. Au pied de l’ostensoir de leurs adorations, fiers de leur spiritualité eucharistique reçue en héritage du Père Prévost, par lequel ils rejoignent le nouveau saint, ils rediront la touchante invocation : « Saint Pierre-Julien Eymard, apôtre de l’Eucharistie, priez pour nous! »

PAGE-TITRE DU JOURNAL L’ACTION CATHOLIQUE
Le père Eymard, détail de la page-titre du journal L’Action catholique, publié à Québec le samedi 11 juillet 1925, la veille de sa béatification.
Toute sa vie, le père Eugène Prévost a conservé une grande estime pour la congrégation du Saint-Sacrement, où il a été formé, et pour ses anciens confrères, même ceux qui se sont tournés contre lui. Il a également continué de méditer les textes du fondateur, Pierre-Julien Eymard. Celui-ci avait peu publié de son vivant; mais un jeune religieux qu’il avait formé, le père Albert Tesnière, a réuni et révisé plusieurs textes du père Eymard; ceux-ci ont été publiés sous le titre La Divine Eucharistie en quatre volumes, entre 1870 et 1876, et maintes fois réédités. Non seulement le père Prévost les lit, mais il les fait lire aux religieux de la Fraternité Sacerdotale et aux Oblates de Béthanie, leur recommandant de se pénétrer de la spiritualité eucharistique du père Eymard, dont il demeure l’enfant spirituel jusqu’à sa mort.
Le premier volume commence par un directoire pour l’adoration, intitulé « L’adoration en esprit et en vérité ». Dans cet extrait (p. 5-8), on reconnaît des thèmes développés plus tard par le père Prévost : l’amour de Jésus, sa présence dans l’Eucharistie, l’importance de la gratitude.
Voulez-vous être heureux en l’amour? Vivez continuellement dans la bonté de Jésus-Christ, toujours nouvelle pour vous, suivez en Jésus le travail de son amour sur vous. Contemplez la beauté de ses vertus, la lumière de son amour, plutôt que ses ardeurs : en nous le feu de l’amour passe vite, mais sa vérité demeure.
Commencez toutes vos adorations par un acte d’amour, et vous ouvrirez délicieusement votre âme à son action divine. C’est parce que vous commencez par vous-mêmes que vous vous arrêtez en chemin; ou bien, si vous commencez par quelque autre vertu que l’amour, vous faites fausse route. Est-ce que l’enfant n’embrasse pas sa mère avant de lui obéir? — L’amour est la seule porte du cœur. […]
Mais comme le premier mouvement de l’âme détermine ordinairement toute l’action, faites ce premier mouvement vers Dieu, et dites-lui : « Ô mon bon Jésus, que je suis heureux et content de venir vous voir! de venir passer cette bonne heure avec vous, vous dire mon amour! Que vous êtes bon de m’avoir appelé! que vous êtes aimable d’aimer une aussi pauvre créature que moi? Oh! oui, je veux bien vous aimer » L’amour alors vous a ouvert la porte du Cœur de Jésus; entrez, aimez et adorez.

LA DIVINE EUCHARISTIE
Page-titre de la première édition du volume 1 des œuvres de saint Pierre-Julien Eymard, éditées par le père Tesnière.

LE SANCTUAIRE DE LA CHAPELLE
Sur cette photographie datant de 1935, on aperçoit le manteau et la couronne surmontant l’ostensoir dans la chapelle des Oblates de Béthanie à Pointe-du-Lac.
La considération du père Prévost pour son ancienne congrégation s’exprime aussi par l’adoption de vocables et de coutumes. Ainsi, il appellera les résidences des religieux de la Fraternité Sacerdotale des Cénacles, nom également adopté par les religieux du Saint-Sacrement pour leurs maisons. Le père Prévost empruntera aussi la coutume d’orner l’autel de l’exposition eucharistique d’un grand manteau rouge surmonté d’une couronne. Cette forme de décoration ne date pas de l’époque du père Eymard, mais avait été implantée dans la congrégation du Saint-Sacrement par son successeur, le père Raymond de Cuers. On retrouvera ces manteaux royaux dans les chapelles des Oblates de Béthanie et de la Fraternité Sacerdotale jusqu’à l’époque du concile Vatican II.
Quand il est devenu religieux du Saint-Sacrement, Eugène Prévost désirait y passer toute sa vie. De tout son cœur, il aimait sa communauté; il vivait de la spiritualité eucharistique du fondateur, le père Pierre-Julien Eymard (canonisé en 1962), et se nourrissait de ses écrits. Lorsqu’il est devenu clair que, pour répondre à l’appel de Jésus, il devait quitter la congrégation, il en a eu le cœur brisé. Il n’a pas pris cette grave décision à la légère. Il a d’abord tenté de convaincre ses supérieurs du bien-fondé de son appel à fonder des œuvres sacerdotales. Devant leur opposition formelle, il a ensuite consulté plusieurs prêtres de Paris, où il demeurait alors, dont Mgr Jourdan de La Passardière, à qui le pape avait confié de délicates missions.
Avant de prendre sa décision, le père Prévost va passer quelques jours au Cénacle de Sarcelles, maison du noviciat. Avec l’accord du maître des novices, il y demeure comme en retraite, passant de longues heures à la chapelle. Plus tard, il a raconté comment il s’était finalement décidé : « Je suis resté dans le silence. En marchant autour du sanctuaire, j’ai été frappé; je me suis mis à écrire mes notes, et je me suis aperçu que j’avais fait le sacrifice de ma vocation. Je suis allé à la Tribune, et j’ai fait mon sacrifice aux pieds de Jésus. »

Le Cénacle de Sarcelles, noviciat des religieux du Saint-Sacrement, tel qu’il apparaissait au temps du père Prévost.
Lorsqu’il reçoit la dispense de ses vœux, alors qu’il réside à la maison des religieux du Saint-Sacrement à Montréal, il confie à son journal les émotions contradictoires qui l’habitent : « Je suis allé lire [la lettre reçue de Rome] au pied du T.S. Sacrement, dans la tribune du fond. Que j’y ai pleuré; mon sacrifice était consommé. J’allais quitter la chère Congrégation du Très Saint Sacrement que j’avais tant aimée […]. J’étais pourtant heureux, très heureux et rempli d’une paix suave. C’était l’heure de l’accomplissement des desseins de Jésus. » Le père Prévost était maintenant libre pour fonder deux nouvelles congrégations religieuses consacrées aux besoins des prêtres.
Même si ses anciens confrères lui ont créé des difficultés, allant même jusqu’à le traiter d’illuminé, il ne leur en a pas tenu rigueur. Au contraire, les religieux et religieuses qui l’ont connu sont unanimes à déclarer qu’il n’a jamais parlé en mal de la congrégation ou des religieux, les appelant toujours « les chers pères du Saint Sacrement » et faisant l’éloge de la communauté. Il a poussé la charité fraternelle jusqu’à visiter sur son lit de mort un religieux qui l’avait bien éprouvé. La veille de Noël 1912, le père Prévost apprend que le père Louis Estévenon, alors supérieur général des religieux du Saint-Sacrement, repose à la clinique des Filles de la Sagesse, à Paris. Il s’y rend avec un compagnon des premiers jours, le père Éloi Foy. Celui-ci est témoin, avec les trois religieux du Saint-Sacrement présents, de la rétractation du père Estévenon concernant sa conduite passée et de la réconciliation des deux hommes.
Le fondateur de la Congrégation du Très-Saint-Sacrement, saint Pierre-Julien Eymard (1811–1866, canonisé en 1962), a peu publié de son vivant, mais a laissé une masse considérable d’écrits. Son disciple, le père Albert Tesnière (1847–1909), en a rassemblé plusieurs en quatre volumes, publiés entre 1870 et 1876. Le Serviteur de Dieu Eugène Prévost, religieux du Saint-Sacrement pendant près de vingt ans, vouait un véritable culte au fondateur; il a bien connu le père Tesnière, qui fut un temps son directeur spirituel. Du troisième volume, nous extrayons ce texte, comme introduction au thème qui sera développé en 2024 dans la revue Les Amis de Béthanie : la volonté de Dieu.

EXTRAITS DES ÉCRITS
du père Pierre-Julien Eymard
La voie la plus courte, la plus parfaite et la plus aimable pour arriver à la sainteté, c’est la conformité à la volonté de Dieu. — C’est de traduire en sa vie cette prière : « Que votre volonté soit faite. »
I. La sainte volonté de Dieu doit donc être la règle suprême de ma vie. Elle doit être la loi souveraine de mon esprit; je ne dois penser, désirer, juger que selon la pensée, le jugement, le désir de Dieu : alors je serai toujours dans le vrai, dans le juste.
Que dit, que pense Jésus-Christ sur cette question, sur cette affaire? — Voilà la première loi de la sagesse.
Ah! que de fois je me suis trompé dans mes jugements, parce que je ne consultais que le monde, que l’amour-propre, que mon plaisir!
II. La sainte volonté de Dieu doit être la règle invariable de ma volonté; rien de plus juste et de plus raisonnable que la volonté d’un serviteur, d’un enfant, soit soumise è la volonté d’un bon maître, d’un bon père.
C’est qu’il n’y a de bon, de saint, de parfait que ce que Dieu veut. C’est que la sainte volonté de Dieu est facile : elle est toujours accompagnée de la grâce qui rend tout léger, doux et aimable. C’est que la chose que Dieu veut de moi est la seule chose qui me soit utile, convenable. — Dieu voit mes besoins, il connaît ma faiblesse, il choisit toujours ce qui est le meilleur pour moi.
Qu’ai-je donc à faire, sinon de connaître la sainte volonté de Dieu sur moi et de l’accomplir?
C’est là la loi de vie la plus simple, la plus proportionnée à mes besoins : — que veut le bon Dieu de moi en ce moment?
Je connaîtrai toujours sa sainte volonté par la loi du devoir, de la convenance, de la charité.
Sa grâce intérieure m’incline toujours vers sa volonté divine; la divine Providence en prépare tous les moyens, les circonstances favorables.
Ainsi Dieu s’occupe de moi comme une mère de son petit enfant; Dieu s’occupe de moi comme s’il n’avait que moi au monde à gouverner, à sanctifier. Dieu, dans sa maternelle Providence, ne laisse rien au hasard dans ma vie; tout est prévu, tout est préparé, tout est prêt; il n’y a plus de ma part qu’à dire : Que votre sainte volonté soit faite.
Ô bonne et douce loi! je vous prends, je vous choisis pour la divine loi de ma vie.
En tout je dirai : Que veut le bon Dieu? Et j’ajouterai : Et moi aussi je le veux!
III. La sainte volonté de Dieu doit être la loi royale de l’amour de mon cœur.
Je ne dois rien aimer que ce que Dieu aime; l’aimer parce que Dieu l’aime, parce que cela lui plaît.
Par conséquent, j’aimerai tout ce qui m’arrive par la sainte volonté de Dieu; je ne regarderai pas si cela me plaît ou plaît au monde, mais si cela plaît à Dieu, lui est agréable, lui fait plaisir.
Mon cœur se reposera sans crainte comme sans tristesse dans l’amour de la divine volonté, de son bon plaisir.
Je ne serai content que quand je pourrai dire : J’ai fait la volonté de Dieu!
Ô mon Dieu, je renonce à ma volonté pour me consacrer, me dévouer tout entier à la vôtre!
Je ne veux plus rien savoir, plus rien désirer, plus rien aimer, que votre sainte, adorable et toujours aimable volonté!
Albert Tesnière. éditeur, La Divine Eucharistie : extraits des écrits et des sermons du Vénérable Pierre-Julien Eymard, fondateur de la Congrégation du Très-Saint-Sacrement, Paris, Poussielgue, 1873, 3e série, « Retraites aux pieds de Jésus-Eucharistie », deuxième retraite, cinquième jour, 3e méditation, « Sainte volonté de Dieu ».
Toute sa vie, le père Eugène Prévost s’est proclamé le disciple de Pierre-Julien Eymard (1811–1868). Il sera religieux du Saint Sacrement pendant près de vingt ans. Il conservera plusieurs pratiques de sa congrégation d’origine quand il fondera la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie. Il aura la joie de participer aux cérémonies de la canonisation du vénérable Eymard, en 1925 (canonisé en 1962). Quand on examine la vie et la spiritualité de ces deux hommes, on ne peut qu’être frappé par la similitude de leur cheminement.
Tous deux ont dû quitter la congrégation religieuse où ils avaient prononcé leurs vœux afin de répondre à l’appel de Dieu en devenant fondateurs de nouvelles familles religieuses dans l’Église. Après avoir quitté les Maristes, où il était entré en 1839, le père Eymard fondera la Société du Très Saint Sacrement en 1856 et deux ans plus tard, en collaboration avec Marguerite Guillot (1815–1885), les Servantes du Très Saint Sacrement. Eugène Prévost, novice en 1881, fondera les congrégations de la Fraternité Sacerdotale et des Oblates de Béthanie en 1901.

Le grand amour de l’Eucharistie des pères Prévost et Eymard a placé l’adoration au centre de la vie spirituelle de leurs congrégations.
Les deux religieux ont porté une attention toute spéciale aux plus délaissés de la société de leur temps. Le premier apostolat du père Eymard et de ses premiers disciples a été d’enseigner le catéchisme aux chiffonniers de Paris, adolescents méprisés par les « gens bien », ainsi que d’aider les ouvriers à préparer leur première communion. Le père Eymard avait également le désir de s’occuper des prêtres, spécialement de ceux qui éprouvaient des difficultés dans leur ministère. Il allait revenir au père Prévost de réaliser cette aspiration : comme on le sait, ses deux congrégations ont été fondées spécialement afin d’aider les membres du clergé, prioritairement de ceux qu’on appelait alors les « prêtres tombés », aux prises avec des problèmes entravant la poursuite de leur ministère.
Le grand amour de l’Eucharistie des deux fondateurs a placé l’adoration au centre de la vie spirituelle de leurs congrégations. L’adoration du Saint Sacrement exposé dans leurs chapelles demeure, aujourd’hui encore, la manière de prier distinctive des deux familles religieuses. Les Servantes du Saint Sacrement, cloîtrées en leurs monastères, en font l’unique but de leur vie. Mais tant le père Eymard que le père Prévost voulaient allier vie contemplative et vie apostolique pour leurs religieux et, dans le cas d’Eugène, pour ses religieuses également. Les deux hommes ont dû lutter pour faire triompher leur idéal : le père Eymard a défendu ses idées face au projet du père Raymond de Cuers (1809–1871), son successeur à la tête de la congrégation, qui aurait voulu mettre un accent plus important sur la dimension contemplative de leur vie religieuse. Pendant les années du père Prévost dans la congrégation du père Eymard, il sera témoin de la création d’un monastère cistercien à vocation eucharistique par un ex-religieux du Saint Sacrement, le père Paul Maréchal (1840–1924). Et lui-même aura le cœur brisé par le départ de sa sœur Ninette et de ses premières compagnes, assoiffées d’une vie purement contemplative; l’une d’elles entrera d’ailleurs au Carmel de Lisieux.
En faisant œuvre de fondateur, saint Pierre-Julien Eymard et le Serviteur de Dieu Eugène Prévost ont fait preuve de discernement dans leur cheminement vocationnel; ils ont pratiqué de façon héroïque la vertu de force, en face des obstacles dressés sur leur route. Animés par un amour ardent de l’Eucharistie, de ses ministres les prêtres et du peuple de Dieu tout entier, ils continuent d’inspirer des hommes et des femmes à se mettre à leur suite.

Tous deux ont dû quitter la congrégation religieuse où ils avaient prononcé leurs vœux afin de répondre à l’appel de Dieu en devenant fondateurs de nouvelles familles religieuses dans l’Église.
Eugène Prévost a passé presque vingt ans comme religieux du Très Saint Sacrement. En 1886, pendant l’été entre la fin de ses études philosophiques et le début de sa première année en théologie, à Rome, il a rédigé plusieurs articles pour la Semaine religieuse de Montréal, périodique diocésain fondé trois ans plus tôt. Parmi eux, une biographie du fondateur, Pierre-Julien Eymard, canonisé en 1962. La conclusion de cette biographie révèle bien comment le père Prévost partageait la passion eucharistique du père Eymard, alliant adoration et communion.

Couverture du périodique diocésain
La Semaine Religieuse.
Apôtre de l’amour, il a passé sur la terre en embrasant les cœurs du feu de l’Eucharistie; il a été l’incendiaire du Très Saint Sacrement, et il a laissé au monde une des œuvres les plus sublimes de Dieu, nouvelle et céleste fleur épanouie dans le jardin de la sainte Église, pour la joie de tous, la sainteté et le salut d’un grand nombre.
Au contact de l’amour de ce grand serviteur de l’Eucharistie, notre cœur sent le besoin d’aimer et d’adorer. Levons les yeux vers l’Hostie, et demandons avec ferveur à Jésus l’extension de son Règne Eucharistique.
Âmes qui cherchez le bonheur, âmes qui cherchez Dieu, âmes qui avez soif d’amour, regardez l’Eucharistie! Vouez votre vie à servir, à adorer et à aimer le Dieu qui y réside, qui s’y consume d’amour pour les hommes, et qui ne cesse de s’écrier toujours « Sitio ». J’ai soif! J’ai soif d’amour; j’ai soif d’âmes qui me comprennent dans le sacrement de mon amour; j’ai soif d’adorateurs qui consacrent leur vie à me servir et à m’adorer dans mon Eucharistie, qui soient ma cour et ma garde d’honneur d’ici-bas, comme les anges sont ma cour et ma garde d’honneur du ciel.
Vous tous dont le cœur a tant besoin d’aimer et d’être payé de retour, entendez ce cri d’amour parti du ciel pour se répercuter sur la terre, partout où il y a un tabernacle, partout où il y a une Hostie. — Allez à l’Eucharistie aujourd’hui, demain, toujours! — Appuyez-vous sur l’Eucharistie pour cheminer dans le pénible sentier de la vie! Allez souvent vous agenouiller au pied de l’autel, allez souvent à la table sainte prendre votre part du festin des anges! Vous goûterez dans cet amour de l’Eucharistie des joies que le monde ne saurait jamais vous donner; votre vie sera comme embaumée d’un parfum du ciel; les jours de l’exil vous seront moins amers et le ciel vous paraitra plus beau.
L’Eucharistie, c’est l’aurore du ciel sur la terre, c’est le soleil sans déclin du paradis!
Que le Dieu de l’Hostie soit votre ami, votre compagnon, le bonheur et la consolation de votre vie toute entière!
Eugène Prévost, « Un grand serviteur du Saint-Sacrement au XIXe siècle », La semaine religieuse de Montréal, 4e année, n° 36, 4 sept. 1886, p. 197.)
Nous avons vu que le jeune Eugène Prévost avait lu la biographie d’un novice chez les Religieux du Saint-Sacrement, l’abbé Bonnel de Longchamp, publiée à Paris en 1872. L’auteur en était le père Henri Durand, s.s.s., fidèle disciple du père Eymard, qui sera plus tard maître des novices d’Eugène. Parmi les thèmes qui reviendront dans la spiritualité du père Prévost se détache celui de la sainteté. Le père Prévost en a fait le moteur de sa vie spirituelle : dès sa conversion, à l’âge de 17 ans, il prenait la décision de devenir un saint. Cette ferme résolution constitue une libre réponse à l’amour miséricordieux qui l’a ravi. Il rejoignait déjà la pensée de saint Pierre-Julien Eymard : « Le P. Eymard disait : “Si Dieu ne me voulait pas saint, il ne m’aurait pas créé ou il m’aurait créé bête” » (p. 72). Pour les deux fondateurs, la source de la sainteté est Jésus; le moyen pour y tendre, l’amour : « Toute la sainteté consiste à imiter JÉSUS, notre divin modèle, à s’unir à DIEU en JÉSUS et par JÉSUS; mais c’est l’amour qui mène à cette union; plus on aime plus on est saint : le plus court chemin, et en même temps le plus noble et le plus beau pour arriver à la perfection, c’est la voie de l’amour » (p. 76).

Le père Henri Durand (1840–1920), licencié en droit, avait été ordonné diacre à Paris avant d’entrer au noviciat des religieux du Saint Sacrement, en 1867. Maître des novices du père Prévost, il sera également prédicateur lors des Congrès eucharistiques internationaux.
Une autre caractéristique de la spiritualité du père Prévost est son attention à la volonté de Dieu. Toute sa vie, Eugène cherchera constamment la volonté divine et désirera y correspondre le mieux possible. Ce discernement continu était également présent chez l’abbé Bonnel : « Oh! qu’elle est donc belle et bonne la conformité à la volonté de notre Dieu! […] Allons donc à JÉSUS, le Verbe incarné, pour savoir ce qu’il nous faut accomplir à chaque instant » (d’une lettre de l’abbé Bonnel, p. 107-108).
Si le père Prévost a centré sa spiritualité sur Jésus, Prêtre et Victime au Saint Sacrement, il avait également une grande dévotion au nom de Jésus. « Pour désigner le Dieu fait sacrement, comme pour parler du verbe fait chair, un nom vient aussitôt sur les lèvres, c’est celui que l’archange Gabriel a apporté du ciel et qu’il a annoncé, de par une volonté divine, devoir être porté par le Sauveur du monde » (Directoire Spirituel, p. 35). Le nom divin était constamment sur ses lèvres au point qu’on l’appelait « le père Jésus ». Il a établi une Ligue universelle du Saint Nom de Jésus, et a légué à ses enfants spirituels des deux congrégations la pratique de désigner Notre Seigneur par son nom. Cette dévotion se retrouve également chez l’abbé Bonnel :
On a remarqué dans les écrits de la plupart des saints, et particulièrement dans les Épîtres de saint Paul, que le nom adorable de Jésus se trouve répété presque à chaque instant. C’est que la bouche parle de l’abondance du cœur : on pense à ce que l’on aime, et l’on en parle souvent. L’abbé Bonnel, ayant l’esprit et le cœur tout remplis de Jésus, ne pouvait se lasser d’écrire ce doux nom du Verbe incarné. Il avait tant de respect pour le saint nom de Jésus, qu’il ne pouvait souffrir qu’on le mît en abrégé (p. 137).
(À suivre : Les références sont à l’ouvrage : L’abbé Bonnel de Longchamp, son séminaire à Saint-Sulpice et son noviciat chez les religieux du Très-Saint Sacrement (Paris, Poussielgue frères, 1872, collection Bibliothèque du Saint-Sacrement).
Dans ses mémoires autobiographiques, le père Eugène Prévost raconte comment une conversation a changé le cours de sa vie. Son directeur spirituel d’alors, M. Charles Lecoq, sulpicien, lui a parlé d’un jeune prêtre français dont la biographie venait de paraître huit ans auparavant : L’abbé Bonnel de Longchamp, son séminaire à Saint-Sulpice et son noviciat chez les religieux du Très-Saint Sacrement (Paris, Poussielgue frères, 1872, collection Bibliothèque du Saint-Sacrement). Dans la première édition, l’auteur était demeuré anonyme, s’identifiant seulement comme « un de ses amis religieux du Très-Saint-Sacrement »; la deuxième et la troisième éditions, parues respectivement en 1882 et 1886, sont signées par le père Henri Durand, s.s.s, qui sera le maître des novices d’Eugène à Bruxelles.
En lisant ce livre, le jeune homme y a reconnu certaines de ses propres aspirations; il a pu aussi être inspiré à développer certaines dévotions ou attitudes spirituelles déjà présentes en lui. Examinons quelques exemples. Eugène Prévost portait déjà un grand amour à l’Eucharistie. Il n’a pu que se reconnaître dans ces lignes de l’introduction :
Mais que dire de celui qui se passionne pour la plus vraie, la plus grande, la plus noble, la plus sainte des idées, c’est-à-dire, pour la pensée adorable de la Présence réelle? Or l’abbé Bonnel a eu la passion de l’Eucharistie au souverain degré; et notre but principal, en publiant sa biographie, est de contribuer à communiquer cette passion, autant que possible, à toute âme droite et pieuse qui voudra bien la lire (p. XIV-XV).
Les religieux du Saint-Sacrement consacraient plusieurs heures par jour à adorer le Saint Sacrement exposé. Le père Prévost, quand il quittera cette congrégation pour fonder la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie, conservera cette pratique et en fera le centre de la vie de prière de ses enfants spirituels.


À gauche, Monsieur Charles Lecoq (1846–1926), sulpicien, qui œuvra à Montréal de 1876 à sa mort (archives COB) et à droite, la page couverture de la première édition de la biographie de l’abbé Bonnel de Longchamp (Google Livres).
Un peu plus loin dans la biographie de l’abbé Bonnel, le père Durand commente ainsi la piété eucharistique du jeune prêtre :
Tout en goûtant les joies pures attachées au culte de Marie, son âme était ravie en même temps des charmes du Tabernacle; il croissait dans la foi vive en la présence réelle et dans l’amour d’une vie toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ; c’est là aussi sans doute qu’il puisa cette dévotion extraordinaire qu’il avait au mystère de l’Incarnation, et qui fut évidemment le principe de sa dévotion envers le Très-Saint Sacrement, puisque l’Eucharistie n’est, à proprement parler, que l’extension de l’Incarnation dans l’espace et dans le temps (p. 21-22).
Une des caractéristiques de l’amour du père Prévost pour l’Eucharistie était sa foi inébranlable en la présence réelle de Jésus dans l’hostie consacrée. Il a aussi longuement médité sur ce lien essentiel entre l’Eucharistie et l’Incarnation, deux mystères inséparables, au point de consacrer à l’Incarnation les deux premiers tomes des six composant sa somme sur le Sacerdoce du Christ, Jésus mieux connu et plus aimé dans son Sacerdoce, sous-titrés « De la connaissance de Jésus le Verbe Incarné » et « De la condition de l’Homme-Dieu ».
Tout comme l’abbé Bonnel, Eugène a également perçu le lien entre l’Incarnation, l’Eucharistie et les prêtres : « Qu’est-ce que le prêtre, sinon JÉSUS HOSTIE manifesté au monde. — Que de profondeurs dans cette appellation de notre Sauveur: Jésus-Hostie! Oui, quelles profondeurs insondables! » (d’une lettre de l’abbé Bonnel, p. 177). (À suivre.)
Le père Prévost et sa sœur Ninette sont revenus de France en janvier 1900. Après quelques jours chez leurs parents, à Saint-Jérôme, Eugène va demeurer avec les religieux du Saint-Sacrement, boulevard du Mont-Royal; fin février, Ninette s’installe chez les Sœurs de la Providence, rue Saint-Denis. Ninette y est accueillie par Sœur Félicité, née Georgiana Cloutier. Originaire de Saint-Prosper de Champlain, Sœur Félicité était la onzième d’une famille de 15 enfants, dont 11 ont embrassé la vie religieuse ou sacerdotale. Cinq filles sont entrées à la Congrégation Notre-Dame, deux autres chez les Sœurs de la Providence, et une est devenue Adoratrice du Précieux-Sang. Trois garçons sont devenus prêtre, dont l’un, François-Xavier Cloutier, deviendra évêque de Trois-Rivières (1899–1934) et accueillera plus tard les religieux de la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie dans son diocèse. Mais n’anticipons pas…
L’aumônier de l’Institut des Sourdes-Muettes est alors le chanoine François-Xavier Trépanier. Confident du père Prévost, le chanoine Trépanier est au courant de son projet, celui de fonder des communautés religieuses vouées à aider les prêtres, particulièrement ceux en difficulté. Lui qui a déjà contribué à fonder une communauté de religieuses à l’intention des jeunes femmes sourdes, il sait combien les débuts d’une nouvelle œuvre peuvent être difficiles! Il visitera la famille Prévost à Saint-Jérôme, pendant l’été 1900. Eugène, qui a obtenu la dispense de ses vœux comme Religieux du Saint-Sacrement, a déjà commencé à rassembler des jeunes filles en vue de la fondation des Oblates du Saint-Sacrement. Avec Ninette, il en réunit cinq, le 22 août 1900; deux jours plus tard, alors qu’on célèbre son anniversaire de naissance, une septième s’ajoute au groupe.


Mère Félicité (Georgiana Cloutier, 1861–1941) et l’abbé François-Xavier Trépanier (1853–1906), aumônier de l’Institut des Sourdes-muettes de 1871 à sa mort, et fondateur, en 1887, des Sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleur.
Un mois plus tard, c’est à Montréal que les futures religieuses s’assemblent. Le chanoine Trépanier met à leur disposition une grande salle et une tribune à la chapelle de l’Institut, dédiée à Notre-Dame du Bon Conseil. Elles sont douze, le 22 septembre, alors que le père Prévost leur attribue un nom de religion. Elles se consacrent à Jésus, Souverain Prêtre au Saint Sacrement, sous la protection de Marie, Reine du Clergé, et de saint Joseph, gardien et protecteur du Prêtre éternel.
Une semaine plus tard, le 29 septembre 1900, une dernière rencontre réunit les douze jeunes femmes et le père Prévost, qui les exhorte en ces termes : « En Jésus, dit-il, nous ne nous séparons pas. Je vous laisse dans son Cœur. […] Vivez dans une grande foi, un grand amour pour Jésus au Saint Sacrement et pour ses prêtres. Soyez fidèles à votre consécration à Jésus. Laissez le passé à la grande miséricorde du Bon Dieu, le présent à son amour infini, l’avenir à sa divine Providence. […] Dites-vous souvent que vous êtes non seulement des consacrées, mais surtout des vierges sacerdotales, des victimes pour les prêtres de Jésus. Réunissez-vous souvent pour y lire nos lettres, y travailler aux œuvres des corporaux et de la broderie. Intéressez-vous à l’œuvre des messes. Que tout ce qui regarde le prêtre vous touche. »
Eugène et Ninette s’embarquent pour l’Europe le 4 octobre. Le père Prévost demeure en contact avec l’abbé Trépanier : ses lettres informent l’aumônier de l’approbation pontificale, de la vêture de Ninette. Il conseille à Blanche Leclair, qui s’interroge sur sa vocation, de consulter l’abbé Trépanier. Eugène et Ninette reviennent à Montréal en août 1902, et en novembre s’embarquent pour Le Havre, ramenant Blanche Leclair (23 ans), Anna Goyer (23 ans) et Marie-Louise Dorion (39 ans). Le père Prévost et les Oblates continueront d’informer le bon chanoine des développements de l’Œuvre : vêture des première Oblates, ouverture de La Malmaison.

Entourant le père Eugène Prévost : Marie-Louise Dorion, Blanche Leclair, Blanche Rodier, Blanche Clément, Marie-Louise Pouliot. Marie-Louise Dorion (1863–1948) est la seule qui persévérera chez les Oblates de Béthanie.
Quatre ans plus tard, le père Prévost et son compagnon, le père Félix-Hertel Lavallée (1869–1956), séjournent au Canada d’août à décembre 1906. Le chanoine Trépanier étant décédé plus tôt dans l’année, c’est son successeur, l’abbé Emmanuel Deschamps (1874–1940), futur évêque auxiliaire de Montréal, qui les accueille à l’Institut des Sourdes-Muettes. Le père Prévost, soutenu par les Sœurs de la Providence, organise à l’Institut un centre de diffusion pour promouvoir l’apostolat de la Sainte-Face au Canada. Pendant quatre mois, les deux pères de la Fraternité Sacerdotale prêchent dans des paroisses et répandent la gravure de la Sainte Face de Jésus, reproduction du fusain de la sœur de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Céline Martin. Après le retour des pères en Europe, les Sœurs de la Providence, épaulées par 300 zélatrices et zélateurs, continueront cet apostolat.
Après son retour, le père Prévost continuera de correspondre avec Sœur Félicité au moins jusqu’en 1935, selon les lettres conservées aux Archives Providence, à Montréal. Après 17 ans de service à l’Institut des Sourdes-muettes, la religieuse a ensuite travaillé à la maison-mère et à l’Asile de la Providence. Elle est ensuite devenue supérieure de l’Hôpital de Hull, à l’Institut des Sourdes-muettes, à l’Hospice Saint-Lin, puis provinciale des provinces Saint-Vincent-de-Paul (hôpital Saint-Jean-de-Dieu) et Bourget (Institut des Sourdes-Muettes), poste qu’elle occupait au moment de sa mort, en janvier 1941.
Les Sœurs de la Providence ont commencé à travailler avec les jeunes filles sourdes dès 1849, et deux ans plus tard ont officiellement ouvert l’Institut des sourdes-muettes. D’abord installé à Longue-Pointe, l’Institut déménage à Montréal en 1858, d’abord au coin des rues Saint-Hubert et Maisonneuve (alors appelée Mignonne), puis sur la rue Saint-Denis, au sommet de la Côte-à-Baron (au nord de l’actuelle rue Sherbrooke) en 1864. Les bâtiments d’origine sont disparus, remplacés petit à petit par l’imposant complexe existant encore aujourd’hui malgré les changements de vocation de l’édifice.

L’entrée principale de l’Institut des Sourdes-Muettes (pavillon Bonsecours, 1898-1902) avec son impressionnant portail (1910).
Les trois principales parties en sont le pavillon Saint-Philippe, faisant face à la rue Berri, édifice principal de 1882 à 1902. Il est l’œuvre du père Joseph Michaud, clerc de Saint-Viateur (1822-1902), architecte, également l’auteur des plans de la cathédrale de Montréal. Le pavillon Saint-Ignace, érigé en 1893, comprend entre autres la chapelle, dédiée à Notre-Dame du Bon-Conseil. Perpendiculaire au pavillon Saint-Philippe, il forme aujourd’hui la barre centrale du H de l’édifice. À l’autre bout, faisant face à la rue Saint-Denis, se dresse le pavillon Bonsecours, bâti entre 1898 et 1902; son imposant portail d’entrée a été ajouté en 1910. Il a remplacé les bâtiments d’origine, construits entre 1864 et 1876.

L’inscription au-dessus du portail d’entrée, rue Saint-Denis.

Au-dessus de l’entrée du pavillon Saint-Philippe (1882), rue Berri, une citation de l’évangile selon saint Marc.
De 1864 à 1978, cet imposant complexe, auquel se sont ajoutés d’autres ailes et bâtiments au fil des ans, a abrité l’Institut des sourdes-muettes, où les jeunes francophones de tout le Québec, et même d’autres provinces et des États-Unis, pouvaient recevoir une éducation adaptée à leur condition. Une importante communauté de Sœurs de la Providence partageaient leur vie, au point où l’Institut est devenu une province autonome au sein de la congrégation. Depuis 1887, une congrégation séparée, les Sœurs de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, accueille les jeunes filles sourdes voulant devenir religieuses. Petit à petit, d’autres œuvres se sont ajoutées : jardin d’enfants au service des familles du quartier, accueil de pensionnaires âgées, une école familiale et une école normale.

Vue de côté de l’ensemble des bâtiments composant l’Institut des Sourdes-Muettes; le pavillon Saint-Ildefonse (1898-9) est à l’autre extrémité du pavillon Saint-Philippe.
En 1978, les Sœurs de la Providence quittent l’Institut et ferment ou relocalisent les œuvres qu’elles y animaient. L’édifice est vendu à la Corporation d’hébergement du Québec en 1979; il abrite jusqu’en 2015 l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Après la dissolution de cette agence suite à une réorganisation gouvernementale, l’édifice est mis en vente, et demeure en attente d’un acheteur. L’Institut Raymond-Dewar, au service des personnes sourdes de la région de Montréal, y a occupé des bureaux de 1984 à 2019, dans l’aile moderne bâtie en 1954 au coin de la rue Cherrier. Le Centre de la petite enfance Lafontaine (1971) occupe toujours une partie du pavillon Saint-Ildephonse (1898-9), au coin des rues Roy et Berri, continuant l’œuvre du jardin d’enfance ouvert par les Sœurs de la Providence dans les années 1880 et ayant fonctionné jusqu’en 1962. La chapelle continue d’accueillir la communauté sourde de Montréal pour une célébration eucharistique hebdomadaire.
Le père Prévost a visité ce bâtiment à deux occasions : en 1900, alors qu’il prépare avec sa sœur Ninette et un groupe de jeunes filles la fondation des Oblates du Saint-Sacrement; et en 1906, afin d’y organiser un centre de diffusion de l’image de la Sainte Face de Jésus (à suivre…).
Après ses études au Séminaire de philosophie, Eugène Prévost s’est embarqué pour l’Europe en 1881, avec deux autres futurs novices de la congrégation du Saint-Sacrement. Après avoir terminé son noviciat, à Bruxelles, il est parti étudier à Rome où il a été ordonné prêtre. Il a ensuite exercé son ministère à Paris. À cette époque, les religieux du Saint-Sacrement n’avaient pas de maison au Canada. Eugène rêvait de les voir s’installer chez lui, à Saint-Jérôme, mais c’est à Montréal qu’ils ouvriront leur première maison hors d’Europe, en 1890.

La maison de Joseph-Louis Barré, achetée par les religieux du Saint-Sacrement en 1890.
Les années 1880 avaient été difficile pour les religieux du Saint-Sacrement : crise financière, difficultés en France liées aux lois anti-congrégations. Le diocèse de Montréal, où s’étaient déjà installé plusieurs communautés religieuses, ne se montrait pas trop accueillant. Le contexte change en 1890 : Mgr Fabre, l’archevêque de Montréal, leur a rendu visite à Paris et a pu apprécier leurs œuvres; le diocèse tout comme la congrégation sont en meilleure posture financière. De plus, une riche bienfaitrice, Marie Hébert de La Rousselière, est prête à financer l’installation des religieux.

À côté de la maison (visible à gauche), les pères font construire une résidence et une chapelle, entre 1892 et 1894.

L’aile ouest est bâtie en 1896 pour servir de noviciat; cette carte postale nous montre le Cénacle tel que l’a connu le père Prévost, en 1900.
Le conseil général envoie alors en mission d’exploration le père Albert Tesnière, supérieur général, accompagné du père Eugène Prévost. Quittant Paris pour Liverpool, où ils s’embarquent le 8 mai, ils arrivent à Montréal deux semaines plus tard, après une longue et difficile traversée. Les deux religieux s’installent chez la sœur de Mlle Hébert de La Rousselière, Clémentine, épouse d’André Brisset des Nos. Dès lors, les événements se précipitent. Le 8 juin, en la fête du Très Saint Sacrement, Mgr Fabre accepte officiellement la congrégation dans son diocèse; le 13 juin, l’abbé Magloire Auclair les accueille dans sa paroisse, Saint-Jean-Baptiste; dix jours plus tard, les religieux achètent la maison de Joseph Barré, négociant en vin, située avenue du Mont-Royal, entre les rues Berri et Saint-Hubert. L’inauguration officielle du Cénacle de Montréal a lieu le 1er juillet, en présence des familles Brisset des Nos, Prévost et Seers. Les pères Tesnière et Prévost retournent en France à la mi-juillet 1.

La construction de l’aile est du Cénacle, en 1907, oblige à démolir la maison Barré et donne au bâtiment l’allure qu’il conserve aujourd’hui. Le bâtiment de briques rouges, au coin de la rue Saint-Hubert, a été bâti en 1904 et a longtemps servi d’imprimerie.
Le père Prévost reviendra à Montréal en janvier 1900. Depuis quelques mois, il se sent appelé à quitter sa congrégation pour en fonder une nouvelle, vouée à l’apostolat auprès des prêtres, spécialement ceux en difficulté. Le supérieur général l’assigne alors au Cénacle de Montréal; il y demeurera jusqu’au début d’août, lorsqu’il reçoit la dispense de ses vœux. Il ira alors habiter deux mois chez ses parents, à Saint-Jérôme. Le 4 octobre 1900, il s’embarque avec sa sœur Ninette en direction de Paris. Désormais, il sera religieux de la Fraternité Sacerdotale…
Les édifices bâtis par les religieux du Saint-Sacrement occupent toujours l’avenue du Mont-Royal : la chapelle (1892-94) encadrée des ailes ouest (1896) et est (1907). La chapelle devient l’église paroissiale Notre-Dame du Saint-Sacrement en 1926, et ce jusqu’en 1998. En 2000, les religieux remettent la chapelle et le Cénacle au diocèse de Montréal, qui en fait le Sanctuaire du Saint-Sacrement. Les moines et moniales de Jérusalem s’y installent en 2004, et continuent l’adoration eucharistique quotidienne. Les religieux du Saint-Sacrement ont quitté Montréal en décembre 2018, mais le Sanctuaire continue d’être un haut-lieu de dévotion eucharistique.

L’intérieur de la chapelle, tel qu’il se présentait au tournant du siècle dernier avec sa décoration originale. Le père Prévost y a passé de longues heures en adoration.

La chapelle telle qu’elle se présente aujourd’hui, avec son décor peint (réalisé par T.-X. Renaud, 1906-1937, Georges Delfosse, 1915, et Narcisse Poirier, 1937), son maître-autel monumental (Daprato Rigali Studios, Chicago, 1915) et ses vitraux (Henri Perdriau, à partir de 1915).
Le père Prévost conservera le nom de Cénacle, donné aux maisons des religieux du Saint-Sacrement, lorsqu’il fondera la Fraternité Sacerdotale. Eugène Seers (1865-1945) était entré dans la congrégation du Saint-Sacrement; sa sœur avait épousé un fils de la famille Brisset des Nos. Seers quittera la communauté et se fera connaître, sous le nom de Louis Dantin, comme critique littéraire et premier éditeur des poésies d’Émile Nelligan.
Le père Eugène Prévost n’a jamais demeuré à Montréal, sinon pour de courts séjours. Mais la métropole québécoise a quand même joué un rôle important dans sa vie. Cette année, nous irons « sur les pas du père Prévost » visiter quelques édifices montréalais qui nous rappellent la mémoire du fondateur.
C’est en 1873 que le jeune Eugène Prévost débarqua à Montréal pour la première fois. Il a lui-même décrit cette expérience en rappelant ses souvenirs : « Il n’y avait pas de collège à Saint-Jérôme. J’ai commencé à 13 ans au Collège de Montréal, là où mon père avait fait ses études. (Collège dirigé par les Sulpiciens, rue Sherbrooke.) C’était le collège de la famille. J’ai été malade tout de suite du rhumatisme. Je ne suis resté que trois mois, et je suis revenu chez nous. Je suis rentré ensuite à Sainte-Thérèse. » (Notes sur notre Vénéré Père Fondateur, p. 1) L’édifice principal du Collège, édifié entre 1868 et 1871, était alors tout neuf. Eugène entre dans la classe d’Éléments latins, la première du cours secondaire, qui compte 26 élèves. Entre octobre et novembre, malade, il passe du cinquième au vingt-sixième rang. Eugène terminera son cours classique au Séminaire de Sainte-Thérèse, où il entrera l’année suivante.

Le bâtiment central du Grand Séminaire de Montréal est l’œuvre de John Ostell (1813 – 1892), architecte réputé et homme d’affaires de Montréal. L’étage supérieure mansardé est rajouté lors de la construction du Collège.
Les Sulpiciens avaient ouvert le Grand Séminaire en 1840, à la demande de Mgr Ignace Bourget, afin de former les futurs prêtres du diocèse de Montréal. Le bâtiment principal, bâti entre 1855 et 1857, abrite aussi en ses murs le Séminaire de philosophie, fondé en 1876, qui prépare les jeunes gens avant leur entrée au Grand Séminaire. Eugène Prévost, ayant décidé de consacrer sa vie au Seigneur sans encore savoir comment, y étudie de septembre 1879 à juin 1881. Les vocations se faisant de plus en plus nombreuses, le Séminaire de philosophie s’installera en 1894 dans un autre édifice situé au nord du domaine des Sulpiciens.
Pendant ces deux années au Séminaire, Eugène étudie la philosophie, les sciences naturelles et l’Écriture sainte. Ses meilleures notes sont en sciences, mais dans l’ensemble elles ne sont pas très fortes. Encore une fois, c’est son état de santé qui en est la cause : dans le registre, on note qu’il a été souvent malade, au point d’écrire, en juin 1881, « habituellement malade ». S’il ne brille pas par ses résultats scolaires, il se fait remarquer par sa piété. Dès son entrée, pendant la retraite préparatoire, il fait profession dans le Tiers-Ordre franciscain, puis il « prend la soutane » le deuxième dimanche de son entrée, marquant visiblement son désir de se diriger vers l’ordination presbytérale. Mais plus encore que le sacerdoce, c’est un désir de vie religieuse qui l’habite : « Je voulais de tout temps me faire religieux. Je n’ai jamais entrevu la soutane sans la vie religieuse. Je cherchais. J’avais promis d’entrer dans une communauté vouée à la Sainte Vierge. » (Notes, p. 4) Eugène a la chance d’avoir comme directeur de conscience le sulpicien Charles Lecoq, « le saint M. Lecoq » comme on l’appelle à Montréal. M. Lecoq en vient à le diriger vers les Pères du Saint-Sacrement, où Eugène pourra nourrir son amour pour l’Eucharistie.

Le neveu et associé de John Ostell, l’architecte Henri-Maurice Perrault (1828 – 1903), signa pour sa part les plans du Collège de Montréal. Oncle et neveu utilisent un style classique très sobre, convenant bien à des institutions éducatives.
La formation reçue des Sulpiciens, toute baignée de la spiritualité de l’École française, marquera Eugène Prévost. Parmi bien des signes, notons qu’il adoptera la prière de M. Olier, fondateur des Sulpiciens, et la fera réciter quotidiennement par les religieux de la Fraternité et les Oblates de Béthanie : « Ô Jésus, vivant en Marie… » Sa passion pour Jésus Prêtre, sa dévotion à Marie, Reine du Clergé, et son dévouement sans borne pour les prêtres s’enracinent également dans l’héritage de la Compagnie de Saint-Sulpice.

La Vie intérieure de la Vierge Marie est une célébration propre à Saint-Sulpice, mais le père Prévost en a adopté l’image pour représenter, à la Fraternité Sacerdotale, la Reine du Clergé. Cette gravure, propriété du père Prévost, est maintenant exposée à l’Espace muséal de la cathédrale de Saint-Jérôme.
Devant la cathédrale de Saint-Jérôme se trouve une place appelée Parc Labelle. Le nom rappelle celui du célèbre Antoine Labelle (1833-1891), curé de Saint-Jérôme de 1867 jusqu’à sa mort. Le Curé Labelle était un ami de la famille Prévost et a aidé le jeune Eugène à discerner sa vocation comme prêtre et religieux. C’est dans ce parc que s’élevait la première église de Saint-Jérôme. Les premiers colons étaient arrivés vers 1820; une chapelle provisoire a été bâtie pour eux en 1821. D’abord mission dépendant de Sainte-Anne-des-Plaines, Saint-Jérôme a été érigé en paroisse en 1837; deux ans plus tard, la première église était inaugurée.

Intérieur de la première église, tel que l’a connu le père Prévost.
L’édifice de la première église a disparu, démoli en 1902 après la construction de la nouvelle église, aujourd’hui cathédrale. Quelques éléments décoratifs de cette première église sont conservés dans la cathédrale, intégrés à l’exposition consacrée au Curé Labelle : le tableau du sanctuaire, représentant la Sainte Famille, et une paire d’anges adorateurs. Une maquette de la chapelle de 1821 et une autre de la première église s’y retrouvent également. Des photographies anciennes permettent de visualiser l’extérieur et l’intérieur de l’église de 1839. La chapelle latérale de gauche de la cathédrale, appelée chapelle de la reconnaissance, a été érigée en 1981 pour remercier la Vierge d’avoir protégé la cathédrale d’un incendie qui s’y était déclaré. On y a installé le maître-autel de l’ancienne église, heureusement conservé.
Dans le parc se dresse depuis 1924 le monument au Curé Labelle. On y retrouve également une plaque historique rappelant la présence de l’église et du couvent des Sœurs de Sainte-Anne (1864-1905), ainsi qu’un panneau d’interprétation sur ces édifices religieux aujourd’hui disparus (église, couvent, presbytère) formant alors le cœur du village de Saint-Jérôme.

Le maître-autel de la première église, installé dans la chapelle de la reconnaissance de la cathédrale de Saint-Jérôme.
C’est dans cette église qu’Eugène Prévost a été baptisé le 25 août 1860, le lendemain de sa naissance. Avec toute sa famille, il y assiste à la célébration dominicale; dès qu’il a six ans, il commence à servir la messe. Il y célèbre également sa première communion (1869) et sa confirmation (1874). C’est devant le vieux maître-autel que s’est déroulé un événement qui allait marquer le jeune Eugène Prévost : « Un jour, je servais la messe. Le curé avait pris une pile d’hosties et il l’a échappée. Toutes les hosties sont roulées par terre. Le curé les a ramassées, mais il en a oublié une. Tout à coup, je l’aperçois au milieu du chœur. Je cours la chercher, je ramasse la sainte hostie et je me hâte tout joyeux d’aller la porter au curé. Tous ceux qui m’ont vu me sifflaient pour me dire de ne pas y toucher. Cela m’a intimidé, j’étais arrivé sur les degrés de l’autel, et je l’ai déposée là à terre. Mais je l’avais portée du milieu du chœur jusqu’aux degrés de l’autel. J’ai toujours eu le sentiment que cela me porterait bonheur. » (Notes sur notre Vénéré Père Fondateur, transcrites en février 1942 par mère Thérèse de Jésus, Marie Dufresne, Oblate de Béthanie.)
La première église paroissiale de Saint-Jérôme (voir numéro précédent) étant devenue trop petite, la fabrique décide d’en faire construire une autre. Celle-ci, qui se dresse toujours fièrement au centre-ville, a été bâtie de 1897 à 1900 dans le style romano-byzantin populaire à l’époque. Elle a été transformée entre 1923 et 1925 (modification des clochers et des plafonds). Les verrières illustrant des scènes évangéliques sont l’œuvre de Delphis-Adolphe Beaulieu (1849-1928), peintre de Montréal. On lui doit notamment les verrières du sanctuaire du Saint-Sacrement (1901) et de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours (1906) à Montréal. Notons que le sanctuaire du Saint-Sacrement était l’église du monastère fondé en 1890 par le père Prévost, alors qu’il faisait encore partie de la congrégation des Pères du Saint-Sacrement.

Façade de la cathédrale de Saint-Jérome.
Lors de ses voyages à Saint-Jérôme pour visiter sa famille, le père Eugène Prévost a visité plusieurs fois cette église. Il y a prêché, le dimanche 2 septembre 1934, lors de la messe solennelle célébrant le centenaire de Saint-Jérôme. Pour l’occasion, la chaire de la première église y avait été rapportée. Deux ans plus tard, le dimanche 11 juillet 1937, il a présidé la messe solennelle soulignant ses 50 ans d’ordination presbytérale.

Intérieur de la cathédrale de Saint-Jérome.
L’église est devenue la cathédrale du nouveau diocèse de Saint-Jérôme, érigé le 23 juin 1951, cinq ans après la mort du père Prévost. Deux ans plus tard, son nouveau statut occasionne des travaux d’aménagement du sanctuaire et de décoration des murs et de la voûte; d’autres modifications sont apportées au début des années 1960, après le concile Vatican II. Magnifique église, la cathédrale abrite également deux espaces muséaux, l’un consacré au curé Antoine Labelle, l’autre, au père Prévost.
L’espace muséal du père Eugène Prévost a été inauguré le 1er août 2016, jour marquant le 70e anniversaire de sa mort. L’exposition est le fruit d’une collaboration entre les Oblates de Béthanie et la Société d’histoire de la Rivière-du-Nord, avec la collaboration de la Fraternité Sacerdotale et de la paroisse de Saint-Jérôme, qui accepte d’accueillir dans la cathédrale cet espace muséal. Le lieu de mémoire comprend quelques documents d’archives, de même que des objets religieux et de la vie quotidienne du père Eugène Prévost. De plus, dans la sacristie de la cathédrale, on peut voir l’autel provenant de l’oratoire de la Sainte-Face, chapelle privée de la famille Prévost plus tard déménagée à Pointe-du-Lac. La cathédrale est ouverte tous les jours, sauf les jours fériés; il est possible de réserver une visite guidée en réservant au moins dix jours à l’avance (renseignements : www.paroissestj.ca/visites/).

Dans la cathédrale de Saint-Jérôme on peut voir l’espace muséal du père Eugène Prévost inauguré en 2016.
Notre visite du Saint-Jérôme de l’époque du père Eugène Prévost se continue… presque au même endroit! Devant la cathédrale se trouve le parc Labelle, emplacement de la première église; au sud du quadrilatère se dresse l’édifice moderne de la Caisse populaire de Saint-Jérôme. Sur son emplacement s’élevait un édifice commercial, propriété du plus jeune fils de la famille Prévost, Jules-Édouard (1871-1943).

Sur cette photo datant de 1910, le bâtiment acheté par Jules-Édouard Prévost pour y abriter les locaux du journal, de la librairie et de l’imprimerie.
Pendant les trente premières années d’existence du Canada, le parti conservateur domine la scène politique. Mais en 1896, l’élection de Wilfrid Laurier comme premier ministre du Canada encourage les partisans du parti libéral. Le père, les oncles, les frères et les cousins du père Prévost étaient tous des libéraux, héritiers de la tradition patriote bien vivante dans la région des Laurentides. En 1897, Wilfrid Gascon (1870-1963), instituteur, et Henri Prévost (1862-1916), frère d’Eugène, s’étaient associés pour fonder un journal hebdomadaire représentant le parti libéral, L’Avenir du Nord. L’année suivante, Jules-Édouard en devient directeur. Cette même année, il achète un emplacement près de l’église sur la rue alors appelée Sainte-Julie et y installe, outre les bureaux du journal, une librairie et une imprimerie. Sous sa direction, le journal deviendra le principal organe de presse de la région, couvrant les nouvelles locales mais aussi nationales et internationales. Claude-Henri Grignon (Un homme et son péché), le frère Marie-Victorin, Louis Dantin y collaborent régulièrement. Ce dernier, pseudonyme d’Eugène Seers (1865-1945), avait été religieux du Saint-Sacrement avant de se consacrer à la littérature; il fut le premier éditeur d’Émile Nelligan. La librairie offrait des articles de fantaisie, des articles de bureau et des livres et objets de piété. L’imprimerie se spécialisait en impressions commerciales de toutes sortes : catalogues, cartes d’affaires, menus, et bien d’autres. En 1929, Jules-Édouard vend le journal à deux journalistes, Lucien et Jean Parent; l’année suivante, il sera nommé au Sénat canadien. Quant à L’Avenir du Nord, il sera publié jusqu’en 1969.

L’édifice, démoli, a cédé la place à la Caisse populaire de Saint-Jérôme.
Avant de devenir journaliste et politicien, Jules-Édouard Prévost avait passé quelques mois comme novice chez les Pères du Saint-Sacrement, suivant l’exemple de son frère Eugène. Il se marie en 1912 avec Hermine Smith (1892-1986); ils élèvent une famille de huit enfants. Tous deux seront de précieux confidents pour le père Prévost, et Jules-Édouard l’aidera de bien des manières, devenant à toutes fins pratiques le représentant légal d’Eugène au Canada, et même parfois en France.
La jolie maison à tourelle qui se dresse fièrement au coin de la place a été construite par Wilfrid Prévost (1832-1898), avocat, politicien et oncle d’Eugène. Son fils Jean (1870-1915), aussi avocat et député, en a hérité; elle appartient aujourd’hui à la ville de Saint-Jérôme. Les cousins Jean et Jules-Édouard fils ont collaboré ensemble à L’Avenir du Nord, et tous deux représentés le comté de Terrebonne sous la bannière libérale, Jean au provincial (1900-1915) et Jules-Édouard au fédéral (1917-1930). Une divergence de vue éloignera les deux hommes de 1910 à 1915, année du décès prématuré de Jean Prévost des suites d’un cancer.
Notre dernière visite à Saint-Jérôme nous conduit aux limites de la ville afin de visiter l’endroit où reposent la plupart des membres de la famille du père Eugène Prévost, soit le cimetière paroissial. Le premier cimetière était situé derrière la première église, devant la cathédrale actuelle. Il a servi pendant plus de 40 ans, soit de 1837 à 1878. Les parents du père Eugène Prévost, le docteur Jules-Édouard (1828-1903) et son épouse Edwidge (1829-1906), y ont fait enterrer trois de leurs enfants, morts jeunes : Clarisse (née et morte en janvier 1854), Azilda (1850-1865) et René (1867-1868). La mère d’Edwidge, Edwidge Coyteux (1803-1866), y a aussi été inhumée.

Le monument de la famille du docteur Jules-Édouard Prévost; derrière, celui de son fils Henri.
Notons pour mémoire que les grands-parents paternels du père Prévost, le forgeron et marchand Guillaume Prévost (1787-1850) et Marie-Josephte Quévillon (1787-1875), sont inhumés à Sainte-Anne-des-Plaines; son grand-père maternel, Léandre Prévost (1805-1843), est enterré à Terrebonne, où il était notaire.
En 1878, la fabrique de Saint-Jérôme décide d’acheter une partie de la terre 468, appartenant au marchand William Henry Scott, afin d’y transférer le cimetière paroissial. Les corps sont alors relevés de l’ancien cimetière et transférés dans le nouveau, dont ceux des trois enfants et de la grand-mère Prévost. Ces quatre personnes inaugurent le grand lot acheté par le docteur Prévost, situé dans la partie nord-ouest du cimetière. Un frère et une sœur du père Prévost, décédés dans la trentaine, y seront inhumés avant leurs parents : Jules-Guillaume (1857-1893) et Marie-Virginie (1865-1895). Six autres de ses frères et sœurs allaient éventuellement y reposer : Paul-Émile (1864-1908), Oscar (1858-1910), Léandre-Coyteux (1852-1913), Berthe (1868-1926), Jules-Édouard (1871-1943) et Eugénie (1870-1945). Deux belles-sœurs et au moins 8 neveux et nièces du père Prévost ont été aussi inhumés dans le lot familial. Un autre frère du père Prévost, Henri (1862-1916), est enterré dans le lot voisin avec sa première épouse et quelques-uns de ses enfants.

Inscription sur la face principale du monument familial.
Seulement trois des quinze enfants de la famille du docteur Jules sont enterrés ailleurs qu’à Saint-Jérôme. Valentine (1855-1921), sœur de la Charité d’Ottawa, repose avec ses compagnes dans le lot communautaire au cimetière Notre-Dame d’Ottawa. Eugène (1860-1946), d’abord enterré en France, a été enterré dans le cimetière de la Fraternité Sacerdotale à Pointe-du-Lac en l’an 2000. La plus jeune de la famille, Léonie dite Ninette (1874-1950), est inhumée au Campo Verano, à Rome.

Les noms de sept des frères et sœurs du père Prévost apparaissent sur ce côté du monument.
Au bas du monument érigé sur le lot familial, on peut lire cet extrait de l’évangile selon saint Jean : « Celui qui mange ma chair a la vie éternelle. Je le ressusciterai au dernier jour. » Cette inscription, sans doute suggérée par le fondateur lui-même, nous rappelle que la spiritualité eucharistique du père Prévost est née et s’est développée au sein de sa famille.
Charles-Joseph Ducharme (1786 – 1853), curé de la paroisse Sainte-Thérèse-de-Blainville, au nord de Montréal, a ouvert un petit collège dans sa paroisse en 1825. Comme la plupart des fondateurs des collèges classiques de la province de Québec, il désirait favoriser l’éducation française et catholique, tout en permettant aux jeunes gens que le désiraient de s’orienter vers le sacerdoce. En 1841, Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, érige le collège en séminaire diocésain. Bien que sous la responsabilité des prêtres du diocèse de Montréal, le Séminaire adopte en 1850 le programme d’enseignement développé par les Jésuites, la Ratio studiorum, publié pour la première fois en 1598 et révisé en 1832.
Après quelques mois au Collège de Montréal, dirigé par les Sulpiciens, le jeune Eugène Prévost poursuit son cours secondaire au Séminaire de Sainte-Thérèse, où il étudiera de 1873 à 1879. À 25 kilomètres de Saint-Jérôme, c’était le collège classique le plus proche. Il est d’abord hébergé par une famille Duchesne, puis devient pensionnaire.

Le Séminaire de Sainte-Thérèse, bâti en 1861, tel qu’il apparaissait au temps où le jeune Eugène Prévost y a fait ses études. (Photo : Société d’histoire et de généalogie des Mille Îles)
En octobre 1881, alors qu’Eugène est déjà rendu en Europe, novice chez les Religieux du Saint-Sacrement, un incendie détruit totalement le Séminaire, incluant les archives, si bien qu’on ignore quelles ont été les résultats scolaires d’Eugène Prévost pour cette période de sa vie. On sait cependant qu’il s’est enrôlé, en novembre 1878, dans la confrérie du Sacré-Cœur de Jésus en faveur des âmes du purgatoire.
C’est pendant son séjour au Séminaire de Sainte-Thérèse qu’Eugène a connu son « expérience de conversion », à la rentrée 1877. D’élève dissipé, il est devenu un étudiant sérieux, puis a commencé à sentir s’éveiller en lui une vocation à devenir prêtre, qui le conduira éventuellement à devenir fondateur de deux nouvelles congrégations dans l’Église, la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie.

Le bâtiment actuel, reconstruit après le feu de 1881 et plusieurs fois agrandi, abrite aujourd’hui le Cégep Lionel-Groulx. (Photo : wikipedia.org)
Après le feu de 1881, le Séminaire de Sainte-Thérèse est reconstruit et inauguré au courant de l’automne 1883. Il demeurera un collège classique jusqu’en 1967, date à laquelle il se transformera en collège d’enseignement général et professionnel (Cégep). Deux ans plus tard, on lui donnera le nom d’un de ses illustres anciens, le chanoine Lionel Groulx (1878 – 1967).